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Kindertotenlieder, le portrait d’une jeunesse fragile par Gisèle Vienne

Kindertotenlieder, le portrait d’une jeunesse fragile par Gisèle Vienne

28 octobre 2016 | PAR Christophe Candoni

Au Centre Pompidou, Gisèle Vienne redonne Kindertotenlieder. La pièce, déjà présentée en France comme à l’étranger, met en scène une jeunesse désabusée et autodestructrice que l’artiste magnifie et électrise dans un climat punk, délicat, lugubre et glaçant.

Si le titre est emprunté aux célèbres lieds de Gustav Mahler, pas une note de la partition ne se fait entendre dans la pièce pourtant très musicale de Gisèle Vienne. Les nappes de sons remuantes et tapageuses de Stephen O’Malley sont d’une tonalité plus rock écorché. On pense néanmoins aux lamentations poignantes de Friedrich Rückert mises en musique et en voix par le compositeur au début du siècle dernier, celles d’un parent endolori par la perte de ses deux enfants, tant la mort envahit le plateau de théâtre. D’un cercueil ouvert posé sur une épaisse couche de neige, apparaît le fantôme d’un jeune homme apparemment tué par son amant. La scène devient alors le lieu où se réanime la mémoire du défunt au cours d’un concert donné comme un rituel musical de deuil et de réparation et où les âmes damnées visitent les vivants. Deux mystérieuses créatures surgissent bruyamment de la brume épaisse, ce sont les Perchten, des figures issues de la tradition autrichienne venues chasser les démons. Une fois défaits de leur lourd costume poilu et cornu, les hommes se confondent à un groupe d’adolescents, en sweet à capuche, au hiératisme paumé, comme sortis des films de Larry Clark et Gus Van Sant.

Tout repose sur leurs présences, latentes, humaines ou artificielles, animées ou immobiles, puisque les corps sont aussi bien ceux des interprètes dont les mouvements s’apparentent à une danse convulsive que ceux de mannequins à taille réelle.

Avec Dennis Cooper, son dramaturge fétiche, Gisèle Vienne explore ses thèmes de prédilection, l’enfance torturée, la mort, le sexe, l’effroi, qui rendent compte de sa fascination pour la littérature subversive de Bataille et la psychologie de Freud. Il y est toujours autant question de frayeurs et de fantasmes, d’ambiguïtés pulsionnelles, entre l’attirance et l’agression physiques. Le meurtrier sentimental joué par Jonathan Capdevielle susurre dans un soupir : « je suis l’ordure la plus froide de toute l’histoire de l’humanité mais ton cadavre pourri, puant est en théorie tellement bandant que je crois qu’il va me faire fondre ».

Une violence sourde et un asservissement se manifestent en toute impunité dans les rapports entre les individus. S’affiche, dans des scènes aussi brutales que sensuelles, la vulnérabilité d’un corps masculin, entièrement nu, roué de coups et rampant dans la neige. Plus tard une jeune femme exhibe ses avant-bras rouge vif après s’être tailladé les veines.

Ce goût du glauque parfois trop appuyé chez Gisèle Vienne est soutenu par une forme très esthétisante. Comme dans le sous-bois ensorcelant de This is how you will disappear, la beauté plastique de ce paysage hivernal invite à la contemplation sans que ne se dissipe un profond sentiment de menace. L’objet minimaliste s’offre comme une expérience singulière et radicale, trouble et intense.

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Les Cygnes
Théâtre du Palais Royal
centrepompidou

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