Théâtre
[Festival d’Avignon] Antonio e Cléopatra, l’amour en corps

[Festival d’Avignon] Antonio e Cléopatra, l’amour en corps

14 juillet 2015 | PAR Amelie Blaustein Niddam

Tiago Rodriguez, l’actuel directeur du Théâtre National de Lisbonne qui nous avait tant séduit avec By Heart, une leçon contre la bêtise, fait son entrée remarquée au Festival d’Avignon avec une adaptation très personnelle d‘Antoine et Cléopâtre de Shakespeare. Une leçon de désir.

[rating=5]

Le décor est planté : un grand mobile inspiré des œuvres de Calder et un long pans de peinture qui part du haut pour glisser jusqu’à l’avant-scène. Un tourne-disque passe « Cléopatra’s Barge » d’Alex North. L’ambiance péplum est là sans crier gare.  Le mouvement aussi, figure parfaite de l’instabilité.  Entre en scène le duo de danseurs/chorégraphes/performeurs composé de Sofia Dias et Vitor Roriz  qui au Théâtre de la Bastille avaient proposé un jeu de piste délirant autour de citations mélangeants dictateurs et pacifistes

Ils sont habillés « ville », absolument 2015. Hasard heureux du calendrier, elle est enceinte  Elle est Cléopâtre, il est Antoine, couple mythique car impossible saisit par Plutarque il y a quelques années. La forme tient du génie : pour dire le désir qui empare les corps, qui rend les mots charnels, Rodriguez choisi de séparer les amants . Ils ne se regardent pas, ne se touchent pas. Et pourtant, leurs respirations sont un appel à un embrasement immédiat des peaux. Leur mains se tendent dans une chorégraphie de la sensation. Il parle d’elle, elle parle de lui. Non pas pour dire un mélo mielleux sur leur amour. Non. Ils décrivent « juste ». Cela donne « Antoine respire », « Cléopâtre respire », « Antoine marche », « Cléopâtre marche »… Le nom de chacun prononcé par l’autre devient un orgasme en soi. Dire pour combler l’absence, le manque incommensurable des sexes qui ne se rencontrent pas.
Ces deux là ont une guerre à faire, l’un contre l’autre. Chacun doit camper sur des positions imposées dans un mépris de la réalité des sentiments impossibles à nier.
La forme est ici audacieuse et radicale. Elle arrive en une idée et un geste à donner une définition de ce que doit être un désir assouvi : « Cléopâtre pense qu’il vaut mieux vivre le présent », « Antoine sait qu’il doit revenir au présent » ;
Tout pourrait, devrait être simple.

Ici, on oublie les vies héroïques de ce couple. Nous sommes plongés dans l’impossibilité incarnée par la langue obsessionnelle. Les noms se répètent à l’infini comme certaines formules «  Antoine marche » qui prononcés par Sofia deviennent une rythmique techno, c’est à dire qui épouse les tempos des battements du cœur.

Antonio e Cléopatra est l’incarnation corporelle et verbale d’un trouble, totalement figuré par la symbiose totale entre les acteurs et leurs personnages. Tous peuvent un jour être Antoine ou Cléopâtre. L’universel est ici évident dans ce spectacle à la forme radicale et osée qui vient assécher tout ce que l’on a vu et lu sur ce couple pour en faire ressortir l’essence.

Visuel :©Antonio E Cleopatra – © Christophe Raynaud de Lage / Festival d’Avignon

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Amelie Blaustein Niddam
C'est après avoir étudié le management interculturel à Sciences-Po Aix-en-Provence, et obtenu le titre de Docteur en Histoire, qu'Amélie s'est engagée au service du spectacle vivant contemporain d'abord comme chargée de diffusion puis aujourd'hui comme journaliste ( carte de presse 116715) et rédactrice en chef adjointe auprès de Toute La Culture. Son terrain de jeu est centré sur le théâtre, la danse et la performance. [email protected]

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