Danse

10000 gestes, le requiem tonitruant de Boris Charmatz

10000 gestes, le requiem tonitruant de Boris Charmatz

20 octobre 2017 | PAR Amelie Blaustein Niddam

Après le verbeux Danse de Nuit, Boris Charmatz revient au Festival d’Automne pour 10 000 gestes, une réflexion post-danse qui interpelle terriblement.

Il y a un plateau nu auquel les néons d’Yves Godin donnent un aspect mouillé et cotonneux. Il y a une danseuse seule, qui, dans un costume bouffant et rouge pailleté se jette au sol, se récupère. Elle compte, elle veut faire « autre chose ». Et puis, comme souvent chez Charmatz (La Levée des conflits, Enfant), la foule arrive. Et on pensera tout le temps à La levée des conflits ici, à cette façon qu’a le fondateur du Musée de la Danse de manipuler les interprètes comme s’ils étaient des marionnettes.

Ils sont beaucoup et on compte parmi eux des danseurs chevronnés : Djino Alolo Sabin, Salka Ardal Rosengren, Or Avishay, Régis Badel, Jessica Batut, Nadia Beugré, Alina Bilokon, Nuno Bizarro, Matthieu Burner, Dimitri Chamblas, Olga Dukhovnaya, Sidonie Duret, Bryana Fritz, Kerem Gelebek, Alexis Hedouin, Rémy Héritier, Samuel Lefeuvre, Johanna-Elisa Lemke, Noé Pellencin, Maud Le Pladec, Mani Mungai, Jolie Ngemi, Solene Wachter et Frank Willens.

Ils sont beaucoup mais ne font ni groupe, ni chorale. Ils sont des individus.

En matière chorégraphique, dissocier totalement les corps est inédit sur toute la durée d’un spectacle. On a vu chez Jan Fabre et Dave Saint Pierre (par exemple), des gestes être totalement différents d’un danseur à un autre. Charmatz va beaucoup plus loin dans un exercice de style hautement déroutant.  Chaque danseur a proposé des gestes. Il s’agit ensuite de les donner sans jamais les répéter.

Sur fond émotionnel du Requiem de Mozart, 10 000 gestes éphémères viennent être frappés par la musique. Visuellement c’est impossible à regarder. On ne peut pas voir 24 personnes qui font 24 mouvements différents en même temps. C’est impossible. Il y a du génie dans cette impossibilité, dans cette proposition musclée.

Ce qui est étonnant, c’est le résultat. Alors que 10000 gestes a été écrit sur une base totale d’improvisation, la chorégraphie est iconique du travail de Boris Charmatz. Il y a de la verticalité dans des sauts désaxés et des passages au sol rampants. Pas de beauté ici, encore moins de lignes Forsythiennes et de courbes  Keersmaekeriennes. Les corps giclent, agonisent, dans un rythme fou, comme accéléré.

Quand le silence se fait, on garde un goût de vanité dans la bouche. 10000 gestes vient-il dire que la danse est morte ? Est-ce un requiem du geste ? Après avoir fait entrer l’histoire de la danse du XXe siècle à l’Opéra de Paris, Charmatz semble dire qu’il faut enterrer la danse, mais dans un tonnerre de bruit, hurlant à tout rompre.

10000 gestes explose moins dans le réel qu’à l’écrit. C’est un projet parfait qui permet de percevoir les particularités de chaque danseur, enfin, des danseurs que l’on regarde. C’est un apport indéniable et à contre-courant des questionnements chorégraphiques actuels. Mais est-ce un bon spectacle ? Ce n’est pas la question, et de toute façon, nous n’avons pas la réponse. Ce que l’on sait, c’est que les rares arrêts sur image sont précieux et rappellent à quel point le temps est un fugitif.

10000 gestes interroge autant sur l’art chorégraphique que sur nos vies qui filent de plus en plus vite. Charmatz a t-il inventé la danse-philo ?

Visuel : 10000 gestes, chorégraphie Boris Charmatz photo : Tristram Kenton © MIF, 2017

Infos pratiques

Théatre Gérard Philipe
Comédie saint michel
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