[Cannes, Compétition] « Ma Loute » : assez marquant, assez lassant

14 mai 2016 Par
Geoffrey Nabavian
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Synthétisant toutes les thématiques de son oeuvre, Bruno Dumont livre un huitième film cohérent, traversé de fulgurances. Mais également desservi par un rythme pesant, une durée excessive, et des thèmes qui restent jetés çà et là…

Ma Loute CannesMa Loute Brufort est un jeune homme timide, vivant dans un village côtier du Nord de la France. Nous sommes en 1910, et non loin de ces lieux marqués par la pauvreté, des bourgeois ont établi leurs résidences secondaires. La famille Van Peteghem s’est bâtie, elle, un « Typhonium ». Y sont rassemblés, pour un temps de vacances, André, le père courbé en deux, et doué de plusieurs défauts de prononciation (Fabrice Luchini), sa femme Isabelle, fantasque et emportée (Valeria Bruni Tedeschi), leurs deux filles, l’oncle de celles-ci à l’air instable (Jean-Luc Vincent) l’hystérique sœur d’André (Juliette Binoche), et son enfant, Billie, une adolescente coiffée comme Claude du Club des Cinq. Billie, personnage-clé du film, sans aucun doute, qui fait légèrement tourner la tête à Ma Loute (Brandon Lavieville). Non loin de là, des gens disparaissent, et deux héros tentent d’en comprendre la raison : l’inspecteur Machin, obèse, édenté, si gros qu’il se déplace parfois en chutant à terre, et son adjoint, le jeune Malfoy. Deux personnages incarnés – très bien – par les non-professionnels Didier Després et Cyril Rigaux.

Sous nos yeux, ce XXe siècle naissant n’apparaît évidemment pas réaliste. Quelques détails sont crédibles : l’aspect consanguin des deux hommes de la famille Van Peteghem est justifié, à un moment. Mais pour le reste, Bruno Dumont fait baragouiner ses interprètes, les envoie rouler à terre… Et il n’oublie pas de donner à la nature sauvage qui les environne un côté mystique. Son film semble tissé de métaphores. Parfois trop appuyées, pas assez humbles…

On aime le cadre planté par le réalisateur, son scénario qui ne débouche pas sur une queue de poisson, et surtout, le côté ouvert de son cinéma, qui fait que l’on pioche. Tiens, un plan de Jean-Luc Vincent – excellent, voyez notre interview – dans les dunes, face à la caméra. Tiens, une scène burlesque, où l’inspecteur use de son ventre pour se déplacer vite… L’ennui, c’est que le rythme global du film est comme ralenti, figé. Comme prisonnier d’une intention artistique gratuite, excessive, pas juste. On tient ici la limite de Bruno Dumont : lorsqu’il préfère l’art à la vie, il se perd

Ma Loute 3 CannesEn lieu et place des aventures délirantes de bouffons dégénérés, on ne voit donc souvent que des scènes très étudiées, très artistiques… Et on commence à bâiller. D’autant plus que, si les deux heures pleines que dure le film sont longues, mais se justifient à peu près, on ne peut pas en dire autant de la ribambelle de thèmes traversés par le récit : humanité bizarre et fossé social, donc, mais aussi croyances sacrées – avec lévitations – corps burlesques, et ambiguïté sexuelle … Tout ça pour en arriver à quoi ? Dur à dire.

Bien sûr, Ma Loute est original, bien filmé, et suffisamment cohérent pour marquer l’esprit. Mais il reste encombré d’intentions artistiques trop voyantes, trop lourdes, scories que son auteur avait pourtant réussi à amenuiser, dans sa série a succès P’tit Quinquin. Ici, on se lasse, on s’agace, et on s’ennuie un peu…

Ma Loute est à voir en salles depuis le vendredi 13 mai.

Visuels : © Roger Arpajou