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Ptit Quinquin sur Arte ; nouvelle plongée dans le brouillard burlesque

Ptit Quinquin sur Arte ; nouvelle plongée dans le brouillard burlesque

01 octobre 2014 | PAR Willy Orr

Nous vous parlions en mai dernier  de la série déjantée réalisée par Bruno Dumont (L’Humanité ; La Vie de Jésus), présentée à la quinzaine de Cannes dans une projection de 3h20. C’est avec un plaisir non dissimulé que nous avons pu rentrer à nouveau dans l’univers décalé du P’tit Quinquin, cette fois découpé en format 4x50min. Ces épisodes diffusés les 17 et 24 septembre derniers sur Arte viennent toujours nous distiller avec humour l’ambiance ahurissante de cette série pour le moins originale. A noter qu’aucun changement n’a eu lieu dans le contenu même, Dumont a conservé le même montage.

On ne présente plus l’intrigue de l’événement de la rentrée : deux groupes distincts (une bande d’enfants emmenée par P’tit Quinquin et un duo de gendarmes, le lieutenant Carpentier et le commandant Van der Weyden) coexistent et gravitent autour d’un petit village du Nord-pas-de-Calais. Situé près de la mer, il s’y trame des meurtres plus odieux les uns que les autres, dans une furie sans queue ni tête. C’est d’ailleurs la première chose que recherchent Carpentier et Van der Weyden, « la tête », celle d’une victime découpée en morceaux et cachée dans une vache, elle même abandonnée près d’un bunker.

A partir de cette première découverte, inutile d’expliquer les péripéties qui en découleront. L’essentiel est ailleurs.

En effet, cette tête manquante que l’on voit apparaître posée sur une bouse de vache au détour d’un plan où la voiture estampillée gendarmerie caracole dans un virage serré, cette tête que l’on cherche vaguement sans jamais la trouver, n’est que le symbole de notre propre logique qui se retrouve sèchement arrachée de nous et jetée dans les champs.

Ce qui fait tout le sel de cette série, c’est de nous pousser à décaler notre regard. A ne pas voir dans le personnage de Van der Weyden un abruti du Nord, mais à être touché par sa démarche de pingouin perdu, par ses égarements de langage, par ses invectives répétées comme autant d’invocations rassurantes : « Gendarmerie Nationale ! », « Carpentier ! », « C’est l’bordel ! ». A ne pas se dire que P’tit Quinquin est un sale nabot raciste, mais que son histoire d’amour avec sa voisine est touchante, et qu’ils agissent ensemble avec bien plus de courage que certains couples que nous connaissons bien, se prenant dans les bras en se balançant des « mon amour » émouvants.

Regarder P’tit Quinquin, c’est accepter de plonger dans un monde différent. N’est-ce pas tout ce que l’on doit attendre du cinéma ? Qu’il bouge les cadres et les carcans établis pour créer un vrai bouleversement ? Ici, le ressort qui vient créer ce mouvement de décalage, c’est l’humour. La parodie des films et des séries policières est sans doute un de ses fer de lance. On ne peut pas, après le succès de True Detective, autre grand cru télévisuel de cette année, ne pas exploser de rire en comparant les deux duos de flics. Leurs raisons d’être là, la manière dont ils se répondent l’un l’autre, la façon dont leur enquête est un foisonnement d’indices qui d’un coté mène vers la résolution et la mort du criminel, et de l’autre vers un mystère total.

C’est ce mystère presque mystique qui nimbe P’tit Quinquin. Il est toujours là, par exemple lors de l’enterrement de la première victime où les gendarmes sortent cette phrase classique : « Le coupable est peut être parmi eux », et que dans le contre champ suivant au milieu de la foule se dresse un homme portant une cagoule noire qu’à aucun moment ils iront interpeller. Cette absence de sens, cette incapacité à voir ce que nous voyons tous, c’est finalement la colonne vertébrale de ce projet.

De là nait le burlesque, dont le principal représentant reste Van der Weyden, surnommé par ses collègues « Le Brouillard ». Jusqu’au dernier moment de l’intrigue, on se demande si dans un ultime renversement carnavalesque, il va être celui qui sort de la brume pour agripper ce sens faisant tant défaut, pour dire : « Voilà le fond du fond. » Et alors qu’il s’apprête à le faire, il se ravise, il dit qu’il « déconne ». Car voilà ce qu’est P’tit Quinquin : une bonne farce. Pas de mystère à résoudre, car c’est en lui que se noue l’humour.

Certains critiqueront cette série par peur qu’on décapite leur logique, par crainte d’être emmené là où ils ne s’y attendent pas, par refus de voir derrière des personnages profondément différents de nous et de notre quotidien, non pas un extrait de la misère sociale et intellectuelle française, mais une belle bande de déconneurs. C’est le lot de tout projet à risque et original. Etrangement, c’est pourtant peut-être la plus belle invitation que réalise Dumont de sa carrière : amusons nous avec (et non de) tous ces étranges personnages, après tout ces comédiens amateurs ont aussi l’air de s’être bien marrés.

Visuel : (c) DR

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