[Critique] du film « La Région sauvage » le Basic Instinct d’Amat Escalante

27 juillet 2017 Par
Joanna Wadel
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En salles depuis plus d’une semaine, La Région sauvage d’Amat Escalante vous invite dans l’intimité sulfureuse d’un microcosme qui joue aux liaisons dangereuses avec un alien tactile et accaparant. Entre thriller horrifique décadent, cauchemar et fantasme, désir sexuel et instinct de prédation, le film entremêle les genres, les sujets et les espèces pour un résultat qui vaut le détour. Notre critique.

La-Région-Sauvage-Amat-Escalante

Synopsis :

Dans une petite ville du Mexique, une intrigante fièvre érotique s’empare de certains habitants, envahis par un désir sexuel intarissable. Ces élus sont irrésistiblement attirés dans une petite ferme située au beau milieu d’une clairière isolée. Mais quel est cet être sans genre qui comble tous leurs besoins ?

Dans la pénombre d’une grange, une jeune femme nue, en sueur, gémit de plaisir. Lorsque le champ s’élargit, on s’aperçoit qu’elle n’est pas seule : un tentacule poisseux quitte son sexe en rampant. Cette scène quasi-mythologique de copulation inter-espèces, aussi lascive que désarçonnante, représente l’étrange sensation d’aversion et le magnétisme qui émane du film très particulier d’Amat Escalante. Dérangeant, d’abord parce qu’il ramène l’homme aux racines primitives et pulsionnelles du sexe, ici moite et bestial, en montrant une sexualité frontale qui oscille entre haine et tendresse ; des rapports brutaux, parfois au seuil du viol contrastant avec des séances d’extase machinale. Mais aussi parce que les résidents de cette contrée sauvage communiquent au travers de leur addiction sensorielle à cette créature invertébrée, un sentiment profond d’insécurité identitaire et affectif. Leur attachement viscéral à cette bête possessive, qui semble se nourrir de cette inclination, traduit un manque d’harmonie perceptible dans leurs relations avec les autres, symptomatique de la violence qui ravage le Mexique au quotidien (viols, homophobie). Car Amat Escalante, connu pour son cinéma au réalisme sans concession, s’est cette fois inspiré de faits bien réels pour broder son scénario : notamment d’un titre de presse ordurier qui l’a marqué, relayant le meurtre d’un jeune infirmier retrouvé mort dans une mare, désigné comme une « tarlouze ». En reprenant dans son film cette victime du patriarcat local, Escalante pointe l’absence de plénitude et d’épanouissement individuel que suscite l’idéologie machiste qui sévit dans le milieu ouvrier mexicain et ses dommages sur les relations humaines, la considération de l’autre et les liens sociaux.

Face à ce vide, cette solitude commune, la soif de contact charnel qui habite les personnages ne serait qu’un besoin accru de bien-être, que seul l’alien, sorte de monstre aux intentions ambiguës, (instinct ou sentiments ?), tantôt succube, tantôt satire, puisant dans la volonté de ses partenaires qui se relaient, semble pouvoir leur procurer. Escalante matérialise certainement ici son hymne à l’amour, un peu collant, dans cette métaphore exorcisante qui peut rappeler l’inquiétant Splice (2009) ou Under The Skin (2013), autres visions non moins glaçantes des liaisons aussi bien cathartiques que toxiques entre humains et extra-terrestres. La Région Sauvage est une folie douce faite de langueur, d’images crues peu séduisantes et de plans audacieux plus contemplatifs, imprégnés du talent photographique fabuleux de Peter Hjorth (effets spéciaux de The Neon Demon et Melancholia) et de Manuel Alberto Claro (Melancholia, Nymphomaniac), qui rendent à cette nature inquiétante, à ces rapports organiques fougueux, un charme hypnotique, une certaine poésie et confère au film sa tonalité troublante et contrastée.

La Région sauvage (La Region Salvaje), 2017, réalisé par Amat Escalante, avec Ruth Jazmin Ramos, Simone Bucio et Jesùs Meza, en salles depuis le 19 juillet 2017.

Visuels : La Région sauvage d’Amat Escalante – © Le Pacte