Théâtre

Volpone : une mise en scène entre drame et boulevard de la pièce de Ben Jonson au Théâtre de la Madeleine

14 septembre 2012 | PAR Yaël Hirsch

Pièce classique du contemporain et ami de Shakespeare, Ben Jonson (1606), « Volpone » dresse le portrait d’un marchand et usurier jouisseur vénitien et manipulateur que la richesse et la recherche du plaisir pousse à manipuler une galerie de personnages jusqu’au déshonneur. Le directeur du Festival d’Anjou, que l’on peut actuellement voir à l’affiche du « Guetteur », Nicolas Briançon livre une adaptation de cette comédie grinçante qui oscille entre baroque et contemporain, drame et boulevard, et se glisse avec génie dans le rôle jadis tenu par Louis Jouvet, Mosca, le conseiller en manipulations et débauches du marchand sans foi, ni loi. Un moment de théâtre imposant, où l’on retient son souffle et laisse la catharsis faire effet.

Marchand vénitien aux traits levantins et sans aucune morale, Volpone (Roland Bertin, ovationné), le renard vénitien n’a pas d’héritier et de grands coffres remplis d’argent, de bijoux et autres richesses miroitantes. Cet argent, il en profite largement en vivant grassement et en nourrissant, son valet (qui se présente lui-même comme son « parasite »), Mosca (Nicolas Briançon). Ensemble, maître et valet se livrent à un jeu fort pervers et très divertissant : manipuler une série de notables et une mondaine qui se rêvent couchés sur le testament de Volpone. Ce dernier prétend donc devant l’avocat Voltore(Pascal Elso), le vieux Corbaccio (Yves Gasc)et l’époux jaloux Corvino (Grégoire Bonnet) qu’il est très malade, à l’article de la mort tandis que Mosca assure à chacun d’entre eux qu’il travaille en sa faveur auprès du mourant sénile. Entretemps pour rester dans les petits papiers de Volpone, les prétendants à l’héritage offrent des cadeaux de plus en plus gros, l’un allant jusqu’à déshériter son fils et l’autre sa femme.

L’excellent Philippe Laudenbach qu’on retrouvera en Justice flouée en fin de partie ouvre la pièce dans un prologue tout à fait baroque. L’on découvre alors le superbe décor tout en verticalité 17ème qui constitue le socle précieux de la mise en scène à travers un numéro de danse d’une beauté vénéneuse et qui oscille entre allégorie baroque et Comedia del arte. Puis Roland Bertin entre en scène, engoncé dans ses vêtements de grand mamamuchi et un cadre rigide de Volpone bouffe. Toute la pièce, adaptation textuelle comprise, oscillera pendant plus deux  heures entre deux pôles : drame baroque éthéré et comédie bourgeoise / la France de Molière et du boulevard et l’Italie de la Comedia del Arte et de la fable familiale à la Dino Risi. C’est donc à un spectacle doublement schizophrène que nous convie Nicolas Briançon, le texte faisant des sautes entre vocabulaire grossier de notre époque et tirades châtiées du 17ème siècles et la scène passant d’un moment grave et presque tragique sur l’avidité humaine à une saynète de boulevard où l’amant est caché derrière la porte. L’acmé de ce ballotement entre sublime et grossier est probablement la tombée du plafond d’un petit boudoir vénitien d’une délicatesse folle pour y voir le personnage du mari jaloux en séance avec une prostituée, enfiler des talons, se mettre en caleçon et demander à se faire fesser… Cette dissonance pourra apporter de nouvelles pistes de lectures de la comédie grinçante de Ben Ben Jonson à certains et complétement dérouter d’autres spectateurs. Mais, y compris et surtout dans les variations bouffes, le rire est là, car les répliques tombent avec la précision nécessaire à un Feydau. Très concentré pendant plus de deux heures lors de la première, le public est à la fois charmé par le jeu bouffon de Roland Bertin et celui, beaucoup plus escarpé de Nicolas Briançon; il ovationne cette mise en scène et a adoré redécouvrir une satire classique sur un mode à la fois esthétique et plein d’humour simple.

« Volpone ou le Renard » de Ben Jonson, Mise en scène: Nicolas Briançon, Adaptation : Nicolas Briançon et Pierre-Alain Leleu, avec Roland Bertin, Nicolas Briançon, Anne Charrier, Philippe Laudenbach, Grégoire Bonnet, Pascal Elso, Barbara Probst, Matthias Van Khache et Yves Gasc. Décors Pierre-Yves Leprince. Lumières Gaëlle de Malglaive. Costumes Michel Dussarat. 2h15.

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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