Théâtre

Terzieff, héros blessé et solitaire

23 octobre 2009 | PAR Christophe Candoni

Le Théâtre de l’Odéon ouvre sa saison sur une pièce rarement montée, une tragédie antique de Sophocle revue par le poète Jean-Pierre Siméon.

Philoctète est seul, trahi et abandonné par Ulysse et ses compagnons de route sur l’île déserte de Lemnos car ceux-ci ne supportaient plus les cris et les gémissements de ce pauvre vieillard qui porte une blessure incurable et puante au pied. Philoctète est délaissé par les hommes et par les Dieux « qui sont les complices du mal ». Déçu du genre humain, il déclame : « mon âme saigne plus encore que mon corps ».

Le grand plateau de l’Odéon représente sa grotte profonde et sombre, inatteignable, que l’on entrevoit uniquement lorsque le lourd rideau de fer se lève légèrement et dont nous resterons au seuil. C’est de cet espace non visible, clos, une sorte d’antichambre où Philoctète attend la mort comme une délivrance, que Laurent Terzieff paraît. Sa voix douce et plaintive, son élocution si personnelle nous envoutent. On aperçoit son visage maigre, sa ligne émaciée telle une sculpture de Giacometti. Il est ce guerrier fatigué, esseulé. Le personnage est pathétique et l’acteur le magnifie par la maîtrise d’un jeu intense, douloureux, contrasté (il est même drôle parfois dans son désespoir).

La pièce se jouera donc en grande partie sur l’avant-scène. Les acteurs entrent par la salle et se posent devant la scène, à proximité des premiers rangs.

L’enjeu de la tragédie est la confrontation entre Philoctète et Néoptolème qui, sous les ordres d’Ulysse, doit se procurer son arc magique et ses flèches dont dépendent la prise de Troie et la victoire des Achéens. Il doit gagner la confiance du vieux guerrier au moyen de la ruse, du mensonge. Le jeune acteur David Membouch au physique solaire a la vaillance pour interpréter ce jeune homme assuré et combatif. Il se révèle touchant dans son déchirement entre la mauvaise conduite à adopter et son aspiration à l’honneur.

Jean-Pierre Siméon compose une « variation » de la pièce antique de Sophocle qu’il réécrit avec fidélité et lui confère une puissance poétique évocatrice. Il met en lumière des problématiques contemporaines comme la place de la morale dans le parcours d’un héros, la quête d’une place, d’une patrie au milieu des hommes corrompus…

Après sa mise en scène épique et démesurée de Coriolan de Shakespeare qui fut un succès public et critique, Christian Schiaretti, revient à une forme théâtrale totalement épurée et intemporelle. Le dépouillement de la scénographie (belle et lumineuse signée Fanny Gamet) et la réduction de l’espace scénique permettent un travail précis et rigoureux. L’uniformité des costumes, les accessoires militaires réduits à l’essentiel, rien n’encombre l’intelligibilité du texte. Cette mise en scène est sûrement trop froide, rigide mais l’interprétation immense de Laurent Terzieff, bouleversant d’humanité, est une leçon de théâtre, un moment unique et sublime.

Philoctète, de Jean-Pierre Siméon, d’après Sophocle, avec Laurent Terzieff, Théâtre de l’Odéon, Place de l’Odéon, Paris 6e, m° Odéon, jusqu’au 18 octobre 2009.

Un avare aussi drôle que terrible
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Christophe Candoni
Christophe est né le 10 mai 1986. Lors de ses études de lettres modernes pendant cinq ans à l’Université d’Amiens, il a validé deux mémoires sur le théâtre de Bernard-Marie Koltès et de Paul Claudel. Actuellement, Christophe Candoni s'apprête à présenter un nouveau master dans les études théâtrales à la Sorbonne Nouvelle (Paris III). Spectateur enthousiaste, curieux et critique, il s’intéresse particulièrement à la mise en scène contemporaine européenne (Warlikowski, Ostermeier…), au théâtre classique et contemporain, au jeu de l’acteur. Il a fait de la musique (pratique le violon) et du théâtre amateur. Ses goûts le portent vers la littérature, l’opéra, et l’Italie.

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