Théâtre

Photo-Romance, Lina Saneh et Rabih Mroué proposent un ciné-théâtre-débat libanais

16 avril 2010 | PAR Christophe Candoni

Présenté cet été au festival d’Avignon, le spectacle « Photo-Romance » a rapidement suscité l’engouement de la critique. La pièce documentaire écrite et jouée par Lina Saneh et Rabih Mroué est reprise à la Grande Halle de la Villette. Notre accueil est à la fois déconcerté et plutôt dubitatif tant sur la forme originale que sur le fond. Cela ne manque pas d’intérêt mais semble inabouti. Si les artistes, nés à Beyrouth dans les années 60, questionnent le Liban d’aujourd’hui, c’est aussi le théâtre et sa représentation qu’ils mettent à l’épreuve, du réel et des conventions.

 

La forme est minimale. Un écran projette ce qu’on pourrait appeler la première action de la pièce : l’intrigue filmique est, disons- le net, la plus intéressante grâce à la belle et sensible expressivité des deux acteurs ; tout se lit sur leurs visages. Ce film constitue ce qu’il y a de plus beau à voir pendant la représentation. Les artistes libanais revisitent « Una Giornata particolare », le célébrissime film d’Ettore Scola (1977) qui raconte la rencontre de deux voisins, un homme et une femme que tout semble séparer en pleine période fasciste italienne. Ici, l’action bien sûr adaptée et actualisée se passe au Liban alors que l’ensemble de la population est dans la rue pour participer à deux importantes manifestations, Lina rencontre Rabih (les personnages portent les prénoms des auteurs, acteurs, metteurs en scène), elle est femme au foyer, divorcée  et esclave de l’autorité parentale et domestique exercée sur elle ; lui est un intellectuel marginalisé, ex-communiste, célibataire. Toujours dans une frontière poreuse, la fiction est ancrée dans la réalité sociale et politique libanaise contemporaine par l’utilisation de documents apparemment authentiques, sorte de reportages télé, qui mettent en image les deux forces rivales et pourtant rassembleuses ainsi que l’effervescence de la manifestation. Reste une omission surprenante pour un spectacle qui se veut une parole poétique et politique forte en posant de nombreuses questions en phase avec l’homme et le climat politique dans lequel il évolue : l’homosexualité du personnage (Gabriele dans le film italien magistralement interprété par Marcello Mastroianni au côté de Sophia Loren) est curieusement évincée au profit d’un happy-end amoureux. Romance oblige mais on ne comprend pas pourquoi.

Le spectacle peu limpide s’embrouille dans le mélange de la réalité et la fiction par un jeu de mise en abyme qui n’est pas que filmique. Au début, l’actrice entre en scène et procède à une distribution des brochures et des rôles pour ses partenaires. Lina Saneh, auteure et actrice bavarde est d’une part la narratrice de ce qui se joue sur l’écran, assumant les mots de chaque personnage, d’autre part, elle défend son projet artistique face au représentant de la censure qui doit évaluer la légalité et l’originalité du film. Elle s’adonne à un long exposé, image à l’appui, de justification d’enjeux dramaturgiques, sans vraiment faire preuve de clarté. On ne remet pas du tout en cause la sincérité de l’artiste ni son ambition volontariste. Le résultat, si singulier, alterne sérieux, humour (on pense aux retouches d’images Photoshop) et musique (jouée par Charbel Haber). Le but de réaffirmer la multiplicité de l’art et du Liban par l’éclatement et la déconstruction passe par un théâtre plein d’idées théoriques et un discours émancipé, non communautaire. Curieusement, le problème vient du partage, de la communication de celui-ci. Sur le ton banal de la conversation les acteurs discutent dans une langue imprécise (y’a-t-il une part d’improvisation ?) buttent sur les mots, se reprennent, se coupent la parole. Les artistes posent aussi la question du rapport au public en choisissant de ne pas venir saluer à la fin de la représentation. Autant de choix que l’on respecte mais regrettables.

« Photo-Romance », Lina Saneh et Rabih Mroué, jusqu’au 24 avril à la Grande Halle de la Villette, M° Porte de Pantin (ligne 5). 01 40 03 75 75. www.villette.com

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Christophe Candoni
Christophe est né le 10 mai 1986. Lors de ses études de lettres modernes pendant cinq ans à l’Université d’Amiens, il a validé deux mémoires sur le théâtre de Bernard-Marie Koltès et de Paul Claudel. Actuellement, Christophe Candoni s'apprête à présenter un nouveau master dans les études théâtrales à la Sorbonne Nouvelle (Paris III). Spectateur enthousiaste, curieux et critique, il s’intéresse particulièrement à la mise en scène contemporaine européenne (Warlikowski, Ostermeier…), au théâtre classique et contemporain, au jeu de l’acteur. Il a fait de la musique (pratique le violon) et du théâtre amateur. Ses goûts le portent vers la littérature, l’opéra, et l’Italie.

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