Théâtre
« L’Illétric », performance frappante pour le Festival de Caves, et ses derniers jours

« L’Illétric », performance frappante pour le Festival de Caves, et ses derniers jours

19 juin 2017 | PAR Geoffrey Nabavian

Alors que la douzième édition du passionnant festival se poursuit, jusqu’au 24 juin, on a pu assister, à Paris, à L’Illétric. Bien belle création signée par Moreau, ici auteur et metteur en scène. Un spectacle en cave qui nous a baladé dans une galaxie d’énergies, tranchantes et discrètement lyriques, par l’intermédiaire de la présence d’Anne-Laure Sanchez…

Nous avions rendez-vous dans un coin de Paris, devant un porche. Mais c’est finalement l’un des occupants de l’immeuble d’en face qui nous a fait entrer, nous, les vingt spectateurs venus pour le Festival de Caves, dans son appartement en rez-de-chaussée, puis dans sa cave, plutôt bien aérée. Et prêtée, pour le spectacle de ce soir. Comme bien d’autres, dans toute la France… Initiative lancée sous l’impulsion du metteur en scène Guillaume Dujardin, suite à sa mise en scène du Journal de Klemperer, linguiste confronté aux nazis, dans les sous-sols de la préfecture de Besançon en 2005, le Festival de Caves voit se dérouler cette année sa douzième édition, en région parisienne comme en de nombreuses villes de province.

Pour L’Illétric, donc, c’est l’interprète Anne-Laure Sanchez – comédienne permanente du Festival, comme tous les interprètes des autres spectacles – qui s’est prêtée à l’exercice du jeu en cave, à deux doigts de nous. L’arrivée dans le lieu fut embrumée. On vit notre comédienne, s’avancer vers nous, à travers cette fumée. Puis prendre une stature immobile. Et se lancer à l’assaut des mots tranchants de L’Illétric, histoire d’un être illettré, écrite suite à une commande de Lectures & lecteurs et Etienne Charasson. Un texte signé Moreau, homme à l’origine du dur et brillant Maman est folle (lire le récit de sa création sur Facebook ici), ou du très beau Faire, présenté au Festival d’Avignon Off en 2010. Et auteur aussi des Habitants, créé par Stanislas Nordey à Théâtre Ouvert, et de la trilogie Des idiots nos héros, finaliste du Grand Prix de littérature dramatique en 2014. Une pièce chargée d’intériorité, une sorte de roc à escalader, et où se perdre. Avec un récit, à la première personne, celui de la souffrance d’un être, confronté à des lettres, indéchiffrables, puis vu dans cette situation par une personne aimée… Un parcours décrit à renfort de mots simples, et de phrases projetées, décrivant dans une langue très personnelle, un peu brute, un peu belle et pure, des difficultés.

Un texte présenté à nous en cette soirée, par chance, dans une mise en scène de son propre auteur. Et selon les principes, en partie, de l’« acteur-régisseur » donc (lire ici notre récit de la présentation de Moderato, spectacle imaginé par Audrey Liebot et la compagnie Magnolia, où se promenaient les influences de l’acteur-régisseur). Peu de mouvement, un cadre spatio-corporel incertain, un rythme lancinant, et des mots ouverts en grand à notre sensibilité. Une proposition radicale, vectrice au final d’un décalage extrêmement stimulant. Ces mots, ces phrases, on les a reçus d’abord en plein dans notre compréhension, avant d’éprouver tout à coup un malaise aigu. Leur nature a sonné, terrible. Plus loin, lorsque les bras d’Anne-Laure Sanchez, devenue statue d’on ne sait trop quoi, d’on ne sait trop quel monde, se sont relâchés, et que son débit s’est accéléré, on a atterri avec elle dans un monde plus concret, acéré, impitoyable. Certains moments nous ont semblé être des ascensions. Après eux, il fallait souffler : on avait donné trop d’énergie, pour les vivre. On décrochait donc, sur ce qui les suivait. On n’a pas pu se concentrer sur toute la longueur, au cours de ce spectacle en forme d’exercice. Tant pis. On a aimé, au final aussi, toutes les nuances proposées par cette mise en scène de L’Illétric. Frappantes, du fait du caractère bien aride du dispositif. En ce jour de publication, le lundi 19 juin, Moreau présentait Nevermind, une performance avec une trentaine d’interprètes au plateau, portant sur l’acteur-régisseur entre autres, à l’Université de Paris-VIII, à Saint-Denis.

Le Festival de Caves, lui, se poursuit jusqu’au 24 juin, avec la présentation d’une douzaine de pièces incluses dans la programmation 2017 dans les villes de Besançon, Amiens, Tours, Saint-Etienne-de-Chigny, Nettancourt…  Avec un calendrier à consulter ici. 93 communes ont accueilli le Festival cette année. Un chiffre appelé à encore grandir…

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Visuels : © Compagnie Moreau

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Geoffrey Nabavian
Parallèlement à ses études littéraires : prépa Lettres (hypokhâgne et khâgne) / Master 2 de Littératures françaises à Paris IV-Sorbonne, avec Mention Bien, Geoffrey Nabavian a suivi des formations dans la culture et l’art. Quatre ans de formation de comédien (Conservatoires, Cours Florent, stages avec Célie Pauthe, François Verret, Stanislas Nordey, Sandrine Lanno) ; stage avec Geneviève Dichamp et le Théâtre A. Dumas de Saint-Germain (rédacteur, aide programmation et relations extérieures) ; stage avec la compagnie théâtrale Ultima Chamada (Paris) : assistant mise en scène (Pour un oui ou pour un non, création 2013), chargé de communication et de production internationale. Il a rédigé deux mémoires, l'un sur la violence des spectacles à succès lors des Festivals d'Avignon 2010 à 2012, l'autre sur les adaptations anti-cinématographiques de textes littéraires français tournées par Danièle Huillet et Jean-Marie Straub. Il écrit désormais comme journaliste sur le théâtre contemporain et le cinéma, avec un goût pour faire découvrir des artistes moins connus du grand public. A ce titre, il couvre les festivals de Cannes, d'Avignon, et aussi l'Etrange Festival, les Francophonies en Limousin, l'Arras Film Festival. CONTACT : [email protected] / https://twitter.com/geoffreynabavia

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