Théâtre
Natalie Dessay, patronne dévoratrice dans Hilda

Natalie Dessay, patronne dévoratrice dans Hilda

12 octobre 2021 | PAR Christophe Candoni

Au Théâtre National de Strasbourg, l’ex star du chant lyrique Natalie Dessay campe une patronne d’une monstrueuse ambivalence dans Hilda de Marie Ndiaye, une fable édifiante de perversité et de dévastation sur l’esclavagisme contemporain.

Après la création de Berlin mon garçon mis en scène par Stanislas Nordey, c’est un texte plus ancien de la romancière et dramaturge Marie NDiaye, autrice associée au TNS, qui se laisse redécouvrir dans une mise en scène d’Elisabeth Chailloux. Écrite en 1999, la pièce qui anticipait l’uberisation forcené de la société actuelle a pour particularité de prendre pour titre le prénom pas ordinaire d’un personnage totalement absent au plateau. Si Hilda ne paraît pas en scène, son nom est inlassablement répété, articulé, tant il polarise l’attention. Et si on ne la voit pas, ne l’entend pas, elle, Hilda, c’est pour mieux souligner la place assujettie qui lui est conférée. Engagée par une grande bourgeoise de province, Hilda est continuellement affairée aux tâches domestiques et finalement réduite à l’esclavage. Du service à la servitude il n’y a qu’un pas. Madame Lemarchand qui l’engage se targue d’être de gauche et donc sensible à la détresse humaine, elle mène pourtant un jeu implacable de domination et d’oppression en asservissant cette jeune femme de plus basse extraction.

Depuis ses premiers pas sur la scène théâtrale dans Und, un texte de l’Anglais Howard Barker, Natalie Dessay a montré une certaine appétence pour les rôles et les textes redoutablement retors. Elle s’illustre parfaitement aguerrie à l’écriture ardue et aux circonvolutions logorrhéiques de Marie NDiaye qu’elle maîtrise avec une incroyable exactitude. Elle prête son allure fière et altière, un ton sec et un brin revêche au personnage évidemment odieux de cynisme. Elle joue à merveille l’autorité, l’irascibilité, l’obséquiosité en affichant autant de bienveillance outrée que de franche antipathie mais apporte finalement beaucoup de complexité, d’ambivalence, à l’héroïne qu’elle incarne sans complaisance tout en laissant entrevoir ses failles, ses fêlures, ses frustrations. Car à mesure qu’Hilda est soumise à une série d’obligations entraînant la perte totale de sa liberté, sa maîtresse se laisse elle-même prendre en piège de la dépendance et de sa propre dépossession, ce qu’elle exprime au cours de face-à-faces avec le compagnon d’Hilda, un travailleur précaire réduit au mutisme et avec la sœur d’Hilda, plus contestataire.

En ayant recours à des moyens scénographiques d’une grande sobriété, la mise en scène économe et raffinée d’Elisabeth Chailloux montre bien les rapports de force et le mépris de classe dont il est question dans la pièce placée sous les signes de la dévoration et de la déréliction.

Hilda

Au TNS jusqu’au 17 octobre

puis aux Plateaux sauvages (Paris) du 20 au 30 octobre, à la Comédie de Caen, du 1er au 3 février 2022, au Théâtre des Quartiers d’Ivry, du 16 au 20 février 2022 et à Toulon, le 8 mars 2022.

Visuel : ©Jean Louis Fernandez

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Christophe Candoni
Christophe est né le 10 mai 1986. Lors de ses études de lettres modernes pendant cinq ans à l’Université d’Amiens, il a validé deux mémoires sur le théâtre de Bernard-Marie Koltès et de Paul Claudel. Actuellement, Christophe Candoni s'apprête à présenter un nouveau master dans les études théâtrales à la Sorbonne Nouvelle (Paris III). Spectateur enthousiaste, curieux et critique, il s’intéresse particulièrement à la mise en scène contemporaine européenne (Warlikowski, Ostermeier…), au théâtre classique et contemporain, au jeu de l’acteur. Il a fait de la musique (pratique le violon) et du théâtre amateur. Ses goûts le portent vers la littérature, l’opéra, et l’Italie.

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