Théâtre
Severine Chavrier nous parle de la création d’Aria Da Capo au TNS

Severine Chavrier nous parle de la création d’Aria Da Capo au TNS

23 septembre 2020 | PAR Amelie Blaustein Niddam

Séverine Chavrier dirige depuis maintenant quatre ans le CDN d’Orléans. Elle présente, aujourd’hui, sa nouvelle création, « Aria Da Capo » au TNS , dans le cadre de l’élégant festival Musica. Rencontre.

Quelle est la place de la musique dans ce spectacle ?

C’est un spectacle qui a la musique comme sujet, comme matière sonore. Aria Da capo ce sont quatre apprentis musiciens qui, plus tard, se destineront à la musique. Le spectacle parle de ce passage où se mêlent à la fois l’éveil du désir et la construction d’une personnalité musicale. Cela vient avec des tensions : à la fois l’ambition et l’anxiété de la discipline artistique ; l’injonction au travail et l’auto-discipline. Comment on arrive à travailler dans une vie d’adolescents où il y a beaucoup de sollicitations et, en même temps, comment est-ce que ça s’articule avec l’éveil du désir ? C’est un spectacle qui travaille sur ces deux axes là et donc la musique est un grand sujet du spectacle.

Cela se traduit comment ?

Il y a deux boîtes qui sont un peu comme leurs chambres d’adolescent, une surface un peu austère sur laquelle on peut tout projeter. Et, derrière, il y a une sorte d’orchestre fantôme où ils vont filmer. Cet orchestre qu’on aperçoit mais qu’on ne voit pas vraiment, auquel on accède par le film, se transforme tout au long de la pièce. Il y a des jeux de musiciens, il y a des matières ; tout à coup il y a de la neige, des fleurs, des fleurs mortuaires… C’est un orchestre fantôme qui fait pression aussi sur eux, comme ça ; c’est tout un passé, on entend des voix de musiciens… c’est tout un passé et tout un avenir, c’est un point de fuite.

Vous venez de répondre à une question que je comptais vous poser un peu plus tard sur la place de la vidéo dans Aria Da capo. J’ai vu des images du spectacle ; est-ce que c’est quelque chose que vous utilisez souvent, la vidéo ? Et pourquoi ?

C’est quelque chose que j’utilise souvent. Mais là c’est plus radical, là c’est un flux vidéo qui s’étend du début à la fin. Parce que, pour moi, cela correspond à une réalité de la vie des adolescents, le smartphone est la prolongation de leurs mains.

Il y a aussi la question de se mettre en scène qui est permanente pour cette génération, et aussi de se mettre à distance par l’image. Je pose donc tous ces questionnements que ma génération vit aussi mais avec beaucoup moins d’aisance et d’immersion. Ils ont un sens du cadre exceptionnel, il y a un travail énorme du côté de l’image.

Artistiquement je travaille beaucoup avec la vidéo parce que cela permet de faire voyager le plateau : on cadre, et, tout à coup, le plateau décolle ailleurs. J’aime aussi que la vidéo rapproche les visages, les expressions… Et en même temps, dans ce spectacle, la vidéo n’est pas là pour rendre la chose plus contemporaine ; elle est plutôt là pour rendre la chose, au contraire, plus épaisse et plus universelle : les cadrages rappellent plus la nouvelle vague ; du coup, on touche à une autre adolescence qui n’est pas celle-ci, et ça permet de rendre la chose plus épaisse historiquement.

Je sais que la lumière est, pour vous, aussi essentielle, que c’est aussi une actrice. Je voulais savoir comment vous aviez pensé la lumière de ce spectacle.

Pour Aria Da Capo, penser la lumière était contraignant car les boîtes sont une barrière, c’est à dire qu’il faut éclairer à l’intérieur. Alors on a travaillé avec des asservis. La lumière était aussi très contrainte par l’enjeu de la vidéo. On ne peut pas avoir autant de projecteurs parce que le projecteur bouge. La lumière, c’est un peu aussi une sorte de journal de cette amitié entre deux garçons, et c’est beaucoup de temps où les adolescents sont un peu vautrés et se racontent. C’est ce temps-là où ils sont un peu affables. La lumière raconte ce temps là, la vie qui avance, l’après-midi qui passe, le soir qui tombe quand on travaille l’instrument puis la lumière baisse… Elle raconte le temps.

Le spectacle était censé naître plus tôt et, évidemment, la covid a tout bouleversé. Le spectacle aurait dû être présenté au Théâtre de la Ville en mai, et je voulais savoir si c’est le même spectacle ?  Est-ce que vous avez dû modifier des choses ? 

Il y a eu des questions techniques de calendrier ; moi je devais sortir le spectacle en mai avec deux semaines de répétitions avant, que je n’ai pas eues. Donc le spectacle était fini au moment où nos activités ont été interrompues. Il me restait un temps de travail qui a évidemment été impacté par ce que l’on a traversé. J’ai fait un zoom avec les comédiens, dont j’ai gardé une trace dans le spectacle parce que je trouve que c’est intéressant de voir ce que les adolescents avaient à dire sur le confinement. Curieusement, quand j’y réfléchis, on n’a pas énormément travaillé cette question, elle n’a pas non plus changé notre axe de travail. Moi je m’étais dit qu’on allait énormément travailler là-dessus mais en fait non !

Finalement c’était peut-être déjà un peu passé pour eux ?

Non, c’est l’inverse ; la période du confinement est trop récente. Pour moi, il y aurait eu beaucoup à dire, en dehors de ce qu’ils avaient à dire là-dessus – parce qu’il y a des choses assez folles à dire – par exemple, soulever la question de comment jouer d’un instrument avec un masque. Toutes ces questions là sont assez drôles et donc on pouvait aussi travailler sur du burlesque en les intégrant. Mais je n’ai pas réussi à les intégrer, sans doute parce que c’est encore trop tôt pour en rire.

Je vous interviewe en tant qu’artiste et en tant que metteuse en scène mais vous êtes également directrice de théâtre, vous êtes à la tête du CDN d’Orléans depuis déjà 4 ans.

Oui, et je trouve que l’on parle rarement des programmations dans leur ensemble. Par exemple, la deuxième année, la programmation comptait 80% d’artistes femmes et ça n’a pas été relevé. Je rêve d’états généraux du journalisme pour questionner le fonctionnement des nominations et la place du patriarcat dans celles-ci.

Vous avez entièrement raison ! Et pour parler du présent, comment avez-vous pensé cette saison particulière ?

Déjà, il faut rappeler que les CDN ont connu l’exemplarité quant à la solidarité vis-à-vis des équipes. Ils sont montés au créneau au national. Il y a eu un soutien sans faille aux équipes des spectacles qu’on a annulés et reprogrammés.

Après, il y a eu toute cette période durant laquelle on a dû essayer de défaire, refaire. Comment rouvrir ? Comment inventer des choses hors les murs ? J’ai commencé à répéter le 18 mai, j’ai ouvert tout de suite début juin pour pouvoir déjà offrir quelque chose, montrer qu’il y avait du travail.

Ensuite, le CDN a été partie prenante de « l’été apprenant et culturel » qui a été un dispositif d’État mis en place pour faire des choses pendant cet été. J’avais l’intuition qu’il fallait donner aux gens des temps de paroles plus long que ceux des réseaux sociaux et des médias.

Donc, tout l’automne, nous proposons une programmation dans notre salle dédiée. En effet, je partage le plateau avec deux autres structures.

Vous partagez votre lieu ?

Oui, je partage le plateau, c’est très compliqué parce que cela retire au CDN la maîtrise de l’équipe technique et la maîtrise du calendrier. En revanche, nous avons une petite salle qui nous est dédiée, que mon prédécesseur a réussi a obtenir. Aujourd’hui notre jauge est de 30 spectateurs.

Une à deux  fois par semaine, nous invitons des écrivains, des intellectuels, des chercheurs. On travaille avec Les Voix d’Orléans qui a été aussi annulé et que nous reportons. J’ai fait « des voyages d’hiver » : chaque saison, dans ma programmation, il y a un temps où j’invite au piano – je suis pianiste – à improviser avec moi, des vidéastes, acteurs, musiciens, circassiens… Nous offrons un temps d’improvisation gratuit au public. Tous ces événements là sont gratuits, ce qui permet d’alterner entre artistique, littérature, intellectuel dans une ambiance très conviviale pour que les gens reprennent le chemin du spectacle.

Il y a Tanguy Viel qui est associé au CDN pendant 6 mois pour faire une résidence d’écriture. Donc lui, par exemple, il lit les étapes de son roman, on suit son travail et il a quelques cartes blanches où il invite des écrivains ; par exemple, il avait invité Arno Bertina, avant la covid, pour discuter de la question de la place de la fiction. Là, on a aussi Camille Laurens qui vient parler de son nouveau roman ; puis ensuite Laélia Veron qui est stylisticienne, et j’ai envie de montrer aussi des médecins, des économistes, montrer qu’il y a des gens au travail. C’est aussi travailler avec des forces vives !

Nous devions ouvrir la saison avec un international japonais mais ce spectacle est annulé et reporté. Finalement c’est Aria da capo qui ouvrira la saison en Octobre.

Avez vous eu d’autres idées qui sont nées pendant la période ?

Moi je pense que, dans les spectacles, il faut travailler sur les entrées de salle comme elles sont plus longues. Je vais demander aux artistes de voir s’ils n’ont pas des idées pour travailler autour de la question de cette entrée de salle.

Je pense qu’il faut travailler le moment des sorties de salle. Dans mon travail, je m’intéresse à ce qui se fait ailleurs et j’ai voyagé cet été dans les festivals et, souvent, quitter la salle se fait en urgence. Il n’est pas question de laisser l’œuvre résonner.

Ce sont des questions très pragmatiques qui se posent : avoir une billetterie totalement numérisée pour pas qu’il n’y ait de billets, pas de brochures dans le hall… Après, je reste persuadée qu’une salle est moins anxiogène qu’un train. Donc je n’ai pas trop d’inquiétudes. Le masque nous met face à l’œuvre dans une solitude.

Le spectacle viendra à Paris ou pas d’ailleurs ?

Oui il vient deux fois à Paris, il vient du 12 au 15 Novembre au Théâtre de la Ville et du 4 au 7 mars au Centre Pompidou.

Informations pratiques

Du 30 septembre au 4 octobre  au TNS dans le cadre de Musica. Informations et réservations

Visuel : © Alexandre Ah Kye.

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Amelie Blaustein Niddam
C'est après avoir étudié le management interculturel à Sciences-Po Aix-en-Provence, et obtenu le titre de Docteur en Histoire, qu'Amélie s'est engagée au service du spectacle vivant contemporain d'abord comme chargée de diffusion puis aujourd'hui comme journaliste ( carte de presse 116715) et rédactrice en chef adjointe auprès de Toute La Culture. Son terrain de jeu est centré sur le théâtre, la danse et la performance. [email protected]

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