Politique culturelle
Stéphane Roth : « Les archives sonores du monde entier sont pleines à craquer »

Stéphane Roth : « Les archives sonores du monde entier sont pleines à craquer »

09 septembre 2021 | PAR Amelie Blaustein Niddam

Du 16 septembre au 10 octobre se tient à Strasbourg l’iconique festival pluridisciplinaire Musica. Rencontre avec son directeur Stéphane Roth. 

Vous savez comment bien commencer un festival, puisque le premier spectacle de Musica dure deux jours. Pouvez-vous nous parler d’Asterism, et plus particulièrement d’Alexander Schubert son créateur ?

Alexander Schubert est un compositeur allemand qui incarne une génération et une nouvelle façon de travailler. Il est né en 1979 à Hambourg. Sa particularité, partagée par d’autres compositeurs, est d’avoir plusieurs cordes à son arc. Il vient par exemple de la scène électronique, assez radicale. Il fait aussi du jazz et s’intéresse aux sciences. Il a suivi des études de bio-informatique et est spécialiste de l’intelligence artificielle. En prenant le virage de la musique, il a développé des compétences multiples et technologiques. Il fait partie d’une génération de compositeurs aux multiples casquettes.

Est-ce qu’il travaille toujours des temps extrêmement longs ?

Pas forcément. Il peut aussi travailler des temps assez courts. Il a beaucoup travaillé sur le corps du musicien, sur la façon de transformer tout le corps du musicien en instrument, en utilisant des capteurs, en faisant des choses assez dingues. Dans sa pièce Serious Smile, les musiciens ont des capteurs qui déclenchent des sons dans l’espace, géolocalisés à portée de leur main. Alexander Schubert, c’est quelqu’un qui pense la musique à 360°. La musique peut devenir une installation, une scénographie. Une scénographie peut devenir la musique. Sur un plan historique et de théorie musicale, là où on a longtemps cherché à innover en modifiant le son ou en cherchant de nouvelles échelles sonores, aujourd’hui on cherche à prolonger la musique dans le monde. C’est ce qui caractérise une génération de trentenaires ou de quadragénaires qui poursuit et s’oppose à ce qui s’est fait au 20e siècle, en replongeant dans le monde, un peu comme John Cage l’avait fait dans les années 1950.

Vous devancez ma question suivant. J’avais l’idée de Musica comme un festival de musique contemporaine classique. Je voulais comprendre ce passage qui fait que cette année vous présentez un festival du spectacle vivant. Ce passage est-il une question de génération ou est-ce autre chose ?

Si je reste sur le plan théorique, le progrès du matériau dans tous les arts, et surtout dans l’univers musical, est bloqué, saturé par l’arrivée du numérique. On peut modéliser tous les sons. Tout est accessible. Et cette accessibilité donne beaucoup de liberté. Les archives sonores du monde entier sont pleines à craquer, utilisons ce qu’il y a dedans – et se pose là la question du postmodernisme.

Vous appliquez l’idée de seconde main à la musique ! C’est écologique !

Tout à fait. Dans cette génération, les gens comme Alexander Schubert vivent dans des communautés freegans, par exemple. Leur vie quotidienne vient alimenter leur création.

C’est le premier spectacle du festival mais ce n’est pas le seul. Est-ce qu’il y a un fil
programmatique, un thème à cette édition de  Musica ?

Lorsque je suis arrivé à Musica, j’avais un ensemble de sujets que je voulais traiter, comme celui de l’environnement. De nombreuses œuvres illustrent ce thème, à commencer par Les Quatre Saisons ! Je suis aguerri à la lecture de Bruno Latour, d’Isabelle Stengers (présente lors du festival), de Vinciane Despret… et cette distinction qu’ils font entre nature et culture, leur possible fusion ou la priorité de l’un sur l’autre sont des questions que je me pose au quotidien et que je voulais voir expérimentées en musique. Je savais que certaines personnes le font, c’était mon premier prisme. Je cherchais des interprètes qui pouvaient correspondre à cette demande. J’ai découvert des projets, des artistes qui pouvaient résonner avec ces idées. Il y a également la question de la relation spirituelle aux choses, à la nature, à l’environnement, incarnée notamment dans la notion de chamanisme, qui revient régulièrement aujourd’hui.

Auriez-vous des exemples ?

Le projet en création, Devenir imperceptible, du jeune musicien et metteur en scène français Clément Vercelletto, s’inspire par exemple notamment du livre de Vinciane Despret, Habiter en oiseau. Il tente de modéliser un dispositif scénographique assez simple activé par une danseuse. Ce dispositif est sonorisé. Des micros sont cachés dans le sol et c’est une danseuse qui les active. Cette scénographie est un grand nid qu’un oiseau vient habiter, activer, et cette partition s’écrit au fil du geste.

Un autre exemple serait le travail de la compositrice irlandaise Jennifer Walshe, invitée en 2019 pour sa pièce My dog and I, conçue pour une violoncelliste, une danseuse et un chien. Cette année, elle s’intéresse à des questions ésotériques voire occultes. Irlandaise, elle fait souvent référence à des traditions païennes étranges. Elle a voulu s’associer à un compositeur mexicain, qui, lui, entretient cette relation avec les traditions mexicaines.

L’ensemble Hiatus, ce sont des activistes de la musique contemporaine qui vivent dans un contexte rural et organisent un festival « le Bruit de la musique » dans la Creuse. Pour eux, suivant John Cage, tout peut faire musique. Le monde fait musique. Le projet qu’ils mènent aux côtés de Jennifer Walshe, Syncretismus hypothesi, fourmille de tentatives expérimentales et d’objets étranges, comme des postes à galène lo-fi qui fonctionnent d’eux-mêmes.

Il y a partout une quête de poésie et beaucoup de doutes. Cela pose beaucoup de questions. On fait le tri, on s’occupe de nos déchets. On consomme mieux avec l’espoir que la nature veuille de nouveau de nous ! C’est ce phénomène qui rassemble un certain nombre de propositions musicales, comme celle de Caroline Shaw.

Quelle est la part de la création ?

Parmi les 30 à 40 projets présentés, entre 15 et 20 sont des créations. Les projets en création soutenus par Musica sont coproduits par le festival. On a encore les moyens d’agiter la création. Nous avons également réuni une académie de spectateurs. Car si le terme «  production » est omniprésent en musique, la notion de réception est le paradigme le plus fort. J’avais envie de théoriser et de tester des pistes expérimentales autour de cela. Cette année, cela s’incarne à travers un laboratoire d’écoute destiné aux petits de trois à dix ans, avec une scénographie, un parcours. C’est à la fois une expérience où on perçoit et où on découvre des sons.  L’idée est de commencer à développer une base de données sur la façon dont on perçoit les sons.

Autre exemple : aller dans des quartiers périphériques, y construire des projets avec des artistes en résidence qui concernent directement ces quartiers et qui sont réalisés pendant l’année. Cette année, le projet Port Data, fiction littéraire écrite par Hélène Gaudy, jeune autrice publiée par Actes Sud aujourd’hui, se base sur cette démarche. Les participants ont été en résidence dans le quartier du port du Rhin à Strasbourg. Ils ont visité les lieux, mené des entretiens avec les habitants. On a ainsi construit un projet artistique qui s’écoute via une appli. C’est une fiction dont les chapitres sont géolocalisés dans le quartier. On a créé une carte avec des cercles représentant les différents chapitres. C’est comme une chasse au trésor. À partir du moment où on est dans un cercle, on peut écouter la suite. Et c’est centré sur un événement récent. C’est en effet un quartier d’habitation mais aussi un quartier industriel, comme tous les quartiers portuaires. Il s’y est produit l’incendie du data center d’OVH en 2021, qui a fait grand bruit. En 2009 a eu lieu le G20 avec la réunion de l’OTAN à Strasbourg en présence d’ Obama. Toute la ville était bloquée, avec de nombreuses manifestations, notamment dans le port du Rhin et des centaines de black blocs qui ont brûlé un hôtel, un ancien bureau des douanes… Jusqu’au début du 20e siècle où une piscine a brûlé dans ce quartier. De nombreuses choses étranges se sont donc passées autour de la fumée et de la mémoire. On a travaillé avec les habitants sur ce sujet. C’est un dispositif expérimental que l’on va reproduire cette année dans d’autres quartiers. L’idée est de raconter l’histoire de tous les quartiers périphériques de la ville à travers ce genre d’actions. On le fait l’an prochain dans « le Quartier des écrivains » à Schiltigheim, ville au nord de Strasbourg, en partenariat avec une école.

Qu’en est-il du territoire ?

Musica a des bureaux mais pas de salle, pas de lieu précis. En revanche, nous profitons d’un alliage culturel assez dense à Strasbourg, pour une métropole de 500 000 habitants, avec le TNS, le Maillon, le TJP, l’Opéra National du Rhin. On s’entend tous bien, on monte régulièrement des projets ensemble.

Il s’agit donc de projets communs ?

Exactement, de plus en plus. Je préfère aujourd’hui qu’on active les choses ensemble. Pour le théâtre, c’est intéressant d’avoir des spectacles avec de la musique expérimentale. Cela permet de sortir du cadre et de proposer des formes théâtrales, une parole et une incarnation scénique qui donne une autre place à la musique, qui vient la tirer vers autre chose. C’est ce que je recherche à trouver, une incarnation que les musiciens n’ont pas forcément, contrairement aux acteurs.

 

Visuel : ©Christophe Urbain

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Amelie Blaustein Niddam
C'est après avoir étudié le management interculturel à Sciences-Po Aix-en-Provence, et obtenu le titre de Docteur en Histoire, qu'Amélie s'est engagée au service du spectacle vivant contemporain d'abord comme chargée de diffusion puis aujourd'hui comme journaliste ( carte de presse 116715) et rédactrice en chef adjointe auprès de Toute La Culture. Son terrain de jeu est centré sur le théâtre, la danse et la performance. [email protected]

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