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« Le grand dégenrement », une clôture festive pour le Festival Musica

« Le grand dégenrement », une clôture festive pour le Festival Musica

06 octobre 2019 | PAR Yaël Hirsch

Un spectacle visuellement très beau et mêlant un astrophysicien, des musiciens, des comédiens,  un clown, un jongleur et des acrobates a clôturé le Festival Musica à la Cité de la Musique et la Danse de Strasbourg. Festif, joyeux et beau, ce « Grand dégenrement« chapeauté par Blaise Merlin et créé au Théâtre de la Cité dans le cadre de la Voix est libre en 2018, exprime aussi une volonté d’ouvrir encore plus le Festival Musica à toutes les disciplines et tous les publics. (Lire l’interview à venir du Directeur, Stéphane Roth). 

Le projet du « Grand dérangement ? » : « Rassembler trois générations de musiciennes, danseuses et circassiennes brisant les clichés avec humour et impertinence ». Dès l’entrée dans la Cité de la Musique et de la Danse, l’on est plongé dans l’atmosphère : les équipes du Festival Musica brouillent les pistes : noeud papillon pour ces dames et talons haut pour certains messieurs. A la porte de la salle, les ouvreurs sont des lapins géants qui distribuent des hugs « gratuits ».

Le spectacle commence à l’heure et par un cours. L’introduction de l’astrophysicien Aurélien Barrau est politique  et épicurienne, sous le signe de Lucrèce pour parler de la manière relative dont a perçu notre monde. Le scientifique est très versé dans les lettres et la philosophie et a  la volonté de décrire le héros d’aujourd’hui. Conclusion de cet incipit : « Le monde c’est trop ou c’est trop peu ».  Sans transition, Leila Martial et Marlène Rostaing du duo Furia ! entrent en scène habillées en deschiens et commencent un chant aux sonorités germaniques et une chorégraphie de plus en plus hystérique pour vriller en impro à partir de la toux de personés du public. De dérivés et dérivatifs, le mot d’ordre est « touche ta nouille », ce qui donne lieu à un petit morceau chanté par l’une et dansé/mime par l’autre.

La pénombre permet l’entrée en scène de l’artiste Julia Robert du Quatuor Impact. Présence très rock, alto à la main, la jeune-femme à la crinière folle joue et chante des bribes de son nouveau projet Fame, tandis que les Capilotractées  proposent une performance très flamenco où l’une d’entre elle est accrochée par le chignon a une corde.  Les Furia! reviennent pour une jolie transition et puis c’est un nouveau numéro de Julia Robert en robe lamée et bandana rouge, comme dans un film de Benneix. Ca tombe bien, elle chante en mode grunge La Wally, comme dans Diva, mais l’air est dezingué et l’alto utilisé comme une guitare électrique  ou une arme. En arrière-fond, l’une des Capilotractées, toujours suspendue par les cheveux, fait la petite sirène autour d’une haute échelle. 

Noir et recueillement, Noémie Boutin au violoncelle entre en scène accompagné dans un chant traditionnel par Elise Caron. Puis c’est l’extraordinaire jongleur Jörg Müller ente en scène aux côtés de la violoncelliste. Commence alors le numéro le plus hypnotisant et sublime de cette soirée : Müller se met à jongler à l’horizontale avec des barres en fer suspendues. C’est un manège, c’est un mirage, c’est aussi une réflexion sur la musique puisque les bars geignent et se cognent, alors que le violoncelle est une ligne de basse merveilleuse. L’on passe ensuite à une scène sans âge, sorte de Watteau d’aujourd’hui et performance ultime quand Jörg Müller met Noémie Boutin et son violoncelle sur une balançoire suspendue. Elle joue la Sarabande de  la 5e Suite de Bach et vole et il  danse avec la balançoire et elle et il finit par grimper. Immense émotion dans la salle.

Aurelien Barrau reprend son  discours qui brasse les idées surs la diversité des mondes et la conception de l’espace de Démocrite à nos jours. Mais derrièrelui, comme un double maléfique,  cheveux longs aussi et en noir, Camille Boitel se met à contre-jongler. IL fait systématiquement tomber ses balles blanches pour mieux signifier la chute de tous les mondes connus et inconnus. Une première table pleine de balles disparaît, massacrée, laissant ses cadavres blancs au sol, puis une deuxième, puis une troisième… Le « trou noir » s’incarne génialement. Et le mieux, c’est que c’est terriblement drôle… 

Le duo final, formé par l’immense bassiste Joëlle Léandre et la flûtiste et chanteuse tout-terrain Élise Caron nous fait rire, sourire et créé énormément de sympathie. Joelle Léandre grommelle « Premier prix du conservatoire de Paris ! », quelle drôle d’idée de faire le clown. Mais elle est aussi sourec d’entrain forcé « On le fait, on va le faire, on le fait, on le fait! ». Ou bien « tout va mal les amis, mais on s’accroche ». On passe du contemporain au flamenco facilement avec ces deux musiciennes extraordinaire et la fin du spectacle est la mort interminable de la diva.

Ce spectacle tout feu tout flamme où l’on a eu pêle-mêle du jeu, du jazz, de la philosophie, de la science, de la musique, du cirque, de la danse, de l’humour et de la camaraderie a été un formidable boeuf de 2h30. Le public a adoré, s’est laissé emporter et visuellement il y a des moments incroyables. Reste la question de savoir également quel était le fil rouge de cette si riche série de numéros. Peut-être qu’un narratif qui avance, un thème commun (par exemple comment toutes les disciplines créent du son) auraient pu rendre cette jolie fête des sens et des genres encore plus cohérente et prenante. Néanmoins, le pari de tout « dégenrer » et de faire dialoguer les disciplines avec de grands artistes et chercheurs est réussi et l’on a hâte de voire comment le Festival Musica continue de surprendre, fêter la création et créer un « genre » nouveau en 2020.

 

Le grand dégenrement, avec : Astrophysicien : Aurélien Barreau Jongleur, clown et acrobate : Camille Boitel Violoncelle, chant : Noémi Boutin Acrobates : Capilotractées Chant, flûte, jeu : Élise Caron Chant, contrebasse : Joëlle Léandre Chant, danse : Leïla Martial Jongleur : Jörg Müller Alto, chant : Julia Robert Chant, danse : Marlène Rostaing Conception et dramaturgie : Blaise Merlin.

visuels : YH

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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