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L’invité (pas) classique de la semaine : Stéphane Roth, directeur du Festival Musica

L’invité (pas) classique de la semaine : Stéphane Roth, directeur du Festival Musica

07 octobre 2019 | PAR Yaël Hirsch

Après avoir travaillé à la direction éditoriale de la Cité de la musique, Stéphane Roth, 36 ans, a pris la suite de Jean-Dominique Marco à la tête du Festival Musica de Strasbourg. Interview sur place, l’avant-dernier soir d’une 36e édition de festival, où le musicologue ouvert à tous types de musiques et d’art, nous a parlé décloisonnement et de large public.

Qu’écoutiez-vous jeune, quel est votre premier concert important ?
J’étais fan de métal quand j’avais 15-16 ans : Death, Mayhem… Mais ce n’est pas si anodin, c’est une musique plus exigeante qu’il n’y paraît, elle pose plein de questions métaphysiques. Le jazz aussi. J’étais boulimique de concerts à partir de 16 ans et à 18 ans, quand j’ai eu une voiture, j’ai commencé à traverser l’Europe pour écouter de la musique.

Comment devient-on directeur du Festival Musica ?
J’ai fait mes études à Strasbourg : musicologie, histoire de l’art et linguistique et j’ai découvert Musica ici. À l’époque, j’étais musicien et j’étais versé dans plusieurs types de musiques, mais je ne connaissais pas la musique contemporaine. Je suis alors tombé dans ce festival et j’ai pris une claque : j’ai découvert des sonorités, des horizons nouveaux. Je suis resté dix ans à Strasbourg, entre 2001 et 2009, et j’ai assisté à quasiment tous les concerts du Festival. Ce qui m’a le plus marqué ce sont des concerts décontextualisés dans des lieux étranges, comme le concert d’ouverture cette année qui a eu lieu dans une friche. J’ai assisté à une version de Carré de Stockhausen, avec quatre orchestres dans une ancienne patinoire qui allait être démolie et le public était au milieu des orchestres. Et j’ai aussi aimé des plus petites formes avec des pièces très puissantes, des interprètes qui m’ont marqué. Ensuite, j’ai fait des études en musicologie et j’ai mis toutes mes armes du côté du contemporain et, assez rapidement, j’ai commencé à chercher du contact du côté des compositeurs. Timidement d’abord. Puis j’ai commencé à rédiger des programmes de salles, ce qui m’a conduit à être recruté chez Harmonia mundi à Arles, à la production, et à la suite de cela, je suis venu à Paris. J’ai alors rencontré Laurent Bayle et je suis arrivé à la Cité de la Musique en 2013, comme directeur éditorial, puis j’ai assisté à l’ouverture de la Philharmonie. J’ai travaillé sur les orientations éditoriales de la maison et sur le projet de la Philharmonie à différents degrés. La relation avec Laurent Bayle m’a permis d’échanger avec lui sur le Festival Musica puisqu’il l’a créé et qu’on en avait souvent parlé …

Comment résumeriez-vous le projet du Festival Musica ?
C’est le même aujourd’hui qu’à l’origine : Apporter la création musicale contemporaine à un public large. Ce qui correspond à une période de politique culturelle ambitieuse, celle de Jack Lang. A ce moment-là, la musique contemporaine n’est pas aussi institutionnalisée qu’aujourd’hui. L’IRCAM date de la fin des années 1970. Quand on crée Musica et d’autres outils, il s’agit de continuer l’effort d’institutionnalisation voulu par Pierre Boulez, mais cela a mis des années. Après-Guerre, la musique contemporaine se joue dans des lieux confidentiels, il n’y a pas de moyens. Il y a eu des festivals auparavant en France, à Royal, à Lille, à Metz, et ces festivals étaient jugés peut-être trop un dialogue entre professionnels et musiciens ; l’idée à Strasbourg, fut d’apporter la musique contemporaine au public, avec comme vecteurs, la médiation, des projets originaux, des concerts décontextualisés ou par exemple dans un train Strasbourg-Mulhouse en partenariat avec la SNCF.

Quel impact voulez-vous donner à ce Festival Musica ?
Je n’ai pas de point de vue dogmatique. J’ai fait plein d’autres choses, j’ai été traducteur, j’ai travaillé dans le domaine des arts visuels, j’ai écrit pour Artpress, je ne viens pas forcément du sérail et je n’ai pas une éducation musicale purement académique. Ce que je défends, c’est un champ de la création musicale très large. Je n’ai pas de hiérarchie. Comme tout auditeur de ma génération, je peux écouter Bowie, Lana del Rey, Jeanne Added, Boulez et Stockhausen dans la même journée. Je n’ai pas de limite, je suis fan d’électro, de musique contemporaine. Et j’ai toujours été pris dans un éclectisme que je crois être commun à notre génération qui est moins verticale, moins « top-down », plus horizontale et, c’est probablement l’effet du numérique, de pouvoir gouter à des choses très différentes. Mon programme ressemble à cela. Nous en avons donné des signes cette année. Par exemple nous avons programmé une soirée Noise dans l’Église Saint-Paul alors que le Noise est une musique souvent marginalisée, pas du tout institutionnalisée ; et pourtant cela existe depuis très longtemps, c’est le 20e siècle, ça commence avec les Futuristes et ça passe par la naissance de la musique électronique. La question du bruit est consubstantielle de ce qu’est devenue la musique depuis 120 ans. Pour moi, que ce soit une pratique marginalisée alors que c’est une pratique cultivée, forte de sens, avec aussi une pratique sociale, tout cela est majeur. L’introduire au cœur de la création musicale, c’est juste un geste normal et je n’en fais aucune fierté. A l’Église Saint-Paul sur 400 personnes, il y avait 20 % de personnes de Musica et 80 %de personnes plus jeunes, tout en noir, qui aiment boire en écoutant de la musique, mais en même temps ce n’est pas nouveau ; il y avait plusieurs événements qui mettaient cette musique en avant : Sonic Protest, les Instants chavirés…

Il y a beaucoup de performance au programme du Festival Musica cette année. Un concert est-il toujours une performance ?
La musique c’est toujours de la performance mais dire cela dans le champ de la musique savante, cela ne va pas de soi. A partir du 19 siècle, on a plutôt cherché à insensibiliser la présence du musicien : l’habit noir le rend absent, la musique pure et sans paroles devient l’objet majeur (avant c’était l’opéra) ; la figure du virtuose et du compositeur indépendant vont de pair avec une victoire du côté éthéré de la musique qui vient jouer le rôle que la religion ne joue plus. Cette tradition rend la présence du corps problématique, contrairement aux autres disciplines. Si l’on prend la nudité par exemple, qui est la figure du corps la plus complexe en société, en danse, en théâtre, en arts visuels, elle est omniprésente. Alors qu’en musique, elle est absente. Et nous-mêmes du côté de la réception, depuis nos grands-parents, nous nions notre corps du côté de l’écoute. Nous avons appris à accomplir cette pratique à travers des dispositifs de types tourne-disques, radio-cassettes, jusqu’à l’i-phone, qui sont des outils de distance. On ne peut pas écouter sans notre corps, mais souvent on essaie d’être dans la transcendance, comme si on arrivait à sortir de ce corps. Or pour moi aujourd’hui, il est très important de réaffirmer le corps, notamment celui de l’interprète, et après il faut passer du côté de la réception. Comme on dit depuis longtemps à Musica, c’est l’auditeur qui fait l’œuvre.

Comment faites-vous participer le public ?
Il y a la question du contexte du concert : les scénographies des salles, sortir de salles de concerts, la circulation, le dispositif ouvert pour proposer d’autres écoutes. Et puis nous avons créé l’Académie des spectateurs qui vise à agglomérer un ensemble de pratiques et d’ateliers avec de la médiation traditionnelle ; mais aussi se mettre en capacité de faire participer les spectateurs, de différentes manières. L’idée n’est pas forcément de les faire chanter pour les faire participer à une œuvre, c’est plus difficile en musique contemporaine. Je veux plutôt investir le public au niveau de la conception et du feed-back. Nous sommes de nombreux acteurs culturels à nous poser des questions sur les publics, mais on les implique très rarement dans la recherche de solutions pour ces publics. En 5 ans, à la cité de la musique, j’ai rencontré plein de publics et toutes les réflexions d’un usager de salles de concerts sont valables. Et ce que j’aimerais, c’est que Musica soit un festival capable de recueillir ces réflexions. Par exemple, nous proposons des concerts programmés par le public. Cette année avec les étudiants. Et pour l’année prochaine, nous aimerions impliquer dans la programmation de concerts des publics qui suivent le Festival Musica depuis ses débuts en 1983, qui souvent nous parlent avec des étoiles dans les yeux des premières éditions qui les ont marqués. Nous voudrions, avec eux, utiliser leur nostalgie et se projeter avec elle. Nous avons aussi créé des laboratoires d’écoute. Cette année, il s’agissait d’expériences d’une heure d’écoute. Cela a eu lieu du 11 au 28 septembre, en amont du Festival. 150 personnes sont passées. Elles sont entrées dans une boite scénographiée, avec des haut-parleurs cachés dans les murs, une voix off qui parle à la personne. Elle est assise à une table et l’on observe visuellement ses réactions ; sur la table, il y avait des objets, ils pouvaient faire des actions, et utiliser les objets. Au sortir de la boîte, on a fait des vrais entretiens, mais la personne était entièrement plongée dans la musique et cela a complétement déplacé le sujet avec des réponses incroyables. C’est une étude scientifique, une étude des publics qui dépasse le simple questionnaire statistique. Le vrai sujet est d’interroger l’écoute. A-t-on un auditoire singulier dans ses pratiques ? Je n’ai pas encore la réponse mais j’aurai bientôt les résultats.

Le Festival continue de proposer des portraits de compositeurs, cette année par exemple, Rebecca Saunders ou Hugues Dufourt…
Absolument ! Cela fait partie de l’Histoire de la musique. La figure du compositeur est un objet qui s’est construit depuis le début du 19e siècle. Je peux le critiquer, d’une part, mais je dois aussi en tenir compte. Et donc poursuivre cette série de portraits. Mais le plus important, c’est d’avoir de la diversité : divers compositeurs, de diverses écoles, représenter les collectifs, faire aussi parler des amateurs… Il faut être dans tous les champs. Quelqu’un comme François Chaignaud qui n’est pas musicien au départ, même s’il a beaucoup travaillé pour chanter, et qui incarne le chant à travers son corps, dans le tronc moderniste de la musique contemporaine, il n’aurait pas sa place, normalement. Mais je pense que ce tronc moderniste doit être réalimenté par tous les bords.

Pouvez-vous nous parler de l’identité européenne du Festival Musica ?
C’est une question que nous nous posons beaucoup avec les suisses, les allemands, les luxembourgeois. J’ai eu la chance d’arriver au Festival Musica au bon moment. Il y a une connexion intergénérationnelle avec les autres directeurs de festivals ou d’institutions dans la région. Je ne dis pas qu’elle s’était perdue dans la génération avant nous, mais il y avait peut-être d’autres priorités. Nous nous retrouvons à une période où le focus de l’institut français a permis à 40 programmateurs du monde entier de venir à Strasbourg quelques jours et nous avions tous entre 35 et 45 ans. Il y a une génération en train de s’emparer, de nouveau, de la question de la création musicale d’une manière qui dépasse le cadre académique. Pour le dire autrement, à Strasbourg nous avons la chance d’être dans une ville frontière, européenne ; il y a un brassage riche, on y parle toutes les langues. Et Strasbourg, en soi, pour 500.000 habitants dans l’agglomération, a des outils comme le Théâtre National, le Maillon, l’Orchestre National et l’Opéra du Rhin. Et autour, des villes comme Karslruhe avec le ZKM, Freibourg, Stuttgart, sont des villes allemandes aux passés et aux institutions culturelles riches. Il y a Bâle ou Metz avec l’Arsenal. Cette région du Rhin Supérieur de Bâle jusqu’à Karlsruhe est historiquement d’une richesse surprenante, du Moyen-âge à nos jours.

visuel: YH

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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