Classique

Brillante ouverture de saison transatlantique à Bordeaux

07 octobre 2019 | PAR Gilles Charlassier

Tandis que Bordeaux ouvre sa saison lyrique avec une nouvelle production des Contes d’Hoffmann, l’Orchestre National Bordeaux Aquitaine fait sa rentrée sous la baguette de son directeur musical, Paul Daniel, avec Simon Graichy au piano, dans un programmation aux tonalités transatlantiques.

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Au moment de prendre place sur le podium de l’Auditorium, Paul Daniel prend la parole pour introduire, en quelques mots, le deuxième programme de l’ouverture de la saison de l’Orchestre National Bordeaux Aquitaine. Une semaine après une rentrée avec deux vastes pièces de Rachmaninov et Elgar, plutôt rares à l’affiche, ce sont de « petits chefs-d’oeuvre », du moins par leur durée, qui ne dépasse guère le quart-d’heure, que le directeur musical défend pour ce deuxième rendez-vous. Par-delà l’apparente hétérogénéité des pages choisies, le chef britannique suggère un fil conducteur qui relie le chatoiement orchestral et les deux rives de l’Atlantique.

La traversée commence avec un hommage à la tradition du Baroque français, le Tombeau de Couperin de Ravel. Sans céder au pastiche, la partition déploie une clarté de lignes magnifiée par une direction attentive aux couleurs des pupitres d’harmonie et à une transparence des textures qui ne cède pas à quelque raideur glacée. La fluidité de l’écriture s’affirme dès la virtuosité maîtrisée du Prélude, qui ne se départit pas d’une noble sobriété infusant les trois autres danses, Forlane, Menuet et Rigaudon, dans un refus de tout sentimentalisme en symbiose avec l’inspiration ravélienne, et conjuguant cisèlement rythmique et voile de songe. River Rouge transfiguration de Missy Mazzoli contraste par une immersion dans une densité sonore mobile. En une dizaine de minutes, le maelström créé en 2013 par le Detroit Symphony Orchestra sous la baguette de Leonard Slatkin, offre une étourdissante plongée dans l’énergie du mécanisme à la chaîne de Ford – le titre évoque le site historique de l’industriel de l’automobile, dans le Michigan, aujourd’hui passablement sinistré. Si le bouillonnement de l’ensemble ne perd pas de vue la précision de l’écriture, l’oreille est d’abord emportée par une pâte irrépressiblement mouvante, reléguant sans doute un peu au second plan la personnalité de l’orchestre. Avec la Deuxième Rhapsodie pour piano et orchestre de Gerswhin, Simon Graichy fait son entrée en scène dans un contre-pied de l’austérité vestimentaire du concertiste qui constitue l’une de ses marques de fabrique. Moins célèbre que la Rhapsody in blue, donnée en fin de soirée, l’oeuvre procède d’une commande de musique de film. Le pianiste franco-mexicano-libanais se délecte des humeurs d’une page qui sait tirer parti d’effets cinématographiques, sans confondre cette efficacité visuelle à des facilités ostentatoires.

Après l’entracte, les Trois études de Couperin de Thomas Adès, qui les donna pour la première fois en 2006 à Bâle, révèlent un chef-d’oeuvre de recréation – prolongeant l’esprit, de manière renouvelée, du Tombeau de Ravel. S’appuyant sur le matériau de trois pièces de François Couperin tirées de ses Ordres, véritable somme pour le clavier en vingt-sept volumes, les trois numéros les réinventent en même temps qu’elle les revêt d’une orchestration. On découvre ainsi une sorte de translation onirique, où les harmonies antiques se remodèlent dans le délicat travail sur le timbres et les intonations, avec une finesse chambriste que Paul Daniel et les musiciens bordelais font vivre avec un soin exquis – un démenti lumineux à la réputation d’austérité du répertoire dit contemporain. La première séquence, Les Amusemens, s’articule autour de séduisants dédoublements feutrés. Les Tours de passe-passe développent des jeux ludiques entre tempo et mélodie qui évoquent Respighi, tandis que lÂme-en-peine résume la mélancolie du Grand Siècle avec une mystérieuse atemporalité – et d’inoubliables alchimies instrumentales. Extrait de son opéra Peter Grimes, la Passacaglia opus 33b de Britten condense, en quelques minutes, une science de l’évocation marine qui n’oublie aucune des parties de l’orchestre, et dont le chef britannique soutient la construction dramatique. Le tube de Rhapsody in blue referme le programme sur une vitalité chaloupée que Simon Graichy ne manque pas de faire éclore, avec une évidente plénitude de moyens. Habile artiste de scène, il ne choisit pas un bis égoïste, et invite le percussionniste Sylvain Borredon pour une transcription du Deuxième Danzon d’Arturo Marquez qu’il promène d’une salle à l’autre avec une gourmandise latino plébiscitée par le public. Un début de saison haut en couleurs, au parfum d’explorateur.

Gilles Charlassier

Orchestre National Bordeaux Aquitaine, Paul Daniel, Simon Graichy, 3 octobre 2019

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L’invité (pas) classique de la semaine : Stéphane Roth, directeur du Festival Musica
Ivan Jablonka :  » Des hommes justes. Du patriarcat aux nouvelles masculinités ».
Gilles Charlassier

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