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La Manufacture – CDCN Bordeaux : bientôt la plus belle pour aller danser …

La Manufacture – CDCN Bordeaux : bientôt la plus belle pour aller danser …

19 octobre 2022 | PAR Cedric Chaory

Une simple déambulation dans les locaux de La Manufacture – CDCN Bordeaux suffit à comprendre à quel point le bâtiment est en souffrance. Fin 2024, de vastes travaux de rénovation vont y être opérés pour qu’enfin ce lieu dédié à l’art chorégraphique puisse y déployer sa pleine puissance. Stephan Lauret, directeur général du lieu et Lise Saladain, sa directrice déléguée, reviennent sur le long combat mené pour que résonne enfin le premier coup de pioche, fin 2024.

Ecartés du plan pluriannuel d’investissements 2021 de la mairie de Bordeaux, les travaux de rénovation de La Manufacture, unique CDCN de la Nouvelle Aquitaine vont enfin débuter fin 2024 pour une période de douze mois. Soit la fin d’un serpent de mer qui se dérobe depuis 2018. Comment expliquez-vous cette si longue attente ?

Stephan Lauret : Nous sommes encore dans une phase intermédiaire. Le contexte actuel nous a obligés à tout rechiffrer. L’évaluation de la rénovation de La Manufacture Bordeaux a été effectuée en 2019. Depuis notre écosystème a été perturbé par des évènements que vous connaissez : la pandémie de Covid, la guerre en Ukraine. Le dépassement des coûts est aujourd’hui de 30 %, ce qui chiffre la rénovation de notre établissement à 6 millions d’euros HT. Autour de cette réévaluation, les partenaires viennent de se réengager, ils disent à nouveau oui sur le fait de lancer la procédure. La crise du Covid, les élections municipales, régionales, présidentielles nous ont obligés à sans cesse remotiver les acteurs du projet. Cela met donc du temps effectivement : se réunir, se convaincre, chiffrer, rechiffrer. L’argent public est précieux, il nous faut donc être précis. Et patients.

Cette réévaluation des coûts pourrait-elle avoir raison des travaux de rénovation ?

Lise Saladain : Nous nous réjouissons de la décision de l’Etat, de la Région Nouvelle-Aquitaine, du Département de la Gironde et de la Ville de Bordeaux. Tous ont conscience de notre implication sur le territoire élargi de la Nouvelle-Aquitaine, ils nous ont toujours soutenu. Dès notre installation après notre départ du Cuvier à Artigues-près-Bordeaux, nous avions alerté sur le fait que La Manufacture ne convenait pas au déploiement d’un projet de CDCN. Nous avions cependant fait le choix de maintenir notre activité dans ce lieu avec la dynamique que nous lui connaissons. Nous attendions cette confirmation avec impatience car ce n’est plus tenable. Mais nous restons vigilants, car nous savons que la question culturelle est intimement liée aux impondérables des politiques publiques. Rien n’est acquis avant le premier coup de pioche.

Pouvez-vous nous décrire l’état actuel de votre Manufacture ?

Lise Saladain : Les diagnostics réalisés ont révélé que le site de cette ancienne friche industrielle est pollué. C’est un état de fait : il y a du plomb, de l’amiante, des insuffisances thermiques et phoniques propres aux bâtiments des années 30. Ces questions de la pollution et de passoire thermique sont centrales : pour l’équipe qui travaille au quotidien dans La Manufacture et pour les artistes qui pour certains y passent 1,2, 3 semaines de résidence. Sans parler du public. Nous parlons beaucoup du chauffage ces dernières semaines : celui de La Manufacture va occasionner des frais très importants. Nous devons donc nous projeter dans une transition écologique et la Ville de Bordeaux participe grandement à cette réflexion. D’un point de vue technique, il faut également préciser que le CDCN n’est pas un outil facile à exploiter. Cela relève à la fois de l’artistique et du financier. Tout simplement, car nous devons louer beaucoup de matériel ; nous montons à la tour faute de perche mécanique … Nous savons la danse frugale à divers endroits de la question scénographique, elle n’en reste pas moins friande de lumières pour habiller les corps et les espaces.

Stephan Lauret : on ne peut demander à nos équipes administratives et techniques d’intégrer au quotidien la question écologique alors que notre bâtiment joue contre nous. Le nœud du problème est là : comment pouvons-nous participer à cet effort commun dans un environnement hostile ?

Lise Saladain : Sur la question technique, nous avons des types de spectacles que nous ne pouvons plus accueillir tant nous sommes contraints. Nous n’arrivons plus à négocier avec certaines équipes artistiques leur fiche technique. La Manufacture s’est toujours engagée à recevoir des formats plus étoffés que le solo et le duo, mais aujourd’hui nous sommes tellement handicapés techniquement que nous n’arrivons pas à entrer dans ces formes de négociation et à réécrire les fiches techniques au regard de nos contraintes … ou alors cela nécessiterait des coûts dantesques. Et comme nous sommes sensibles à l’économie globale de la création, cela nous amène à rediscuter de l’ampleur des projets avec les artistes.

Investir un lieu plus central sur Bordeaux ou en construire un nouveau n’était-il pas préférable ?

Stephan Lauret : en 2017, la dimension du projet s’inscrivait dans ce quartier. Nous prenions le relais d’un combat mené par les précédentes directions du lieu qui souhaitaient déjà une rénovation de ce dernier, et ce depuis 1998, ouverture de la friche. En même temps que nous prenions le relais de cette demande, nous ancrions notre projet dans ce quartier de Bordeaux-Sud. Nous y sommes depuis 5 ans et se projeter ailleurs est inconcevable. Nous ne le souhaitons tout simplement pas, car il y a une forme d’urgence dans ce que nous sommes en train d’opérer par rapport à tout un écosystème, aux compagnies, aux publics. On ne peut recomposer un nouveau projet ailleurs qui mettrait des années à être efficient. Il y a des urgences climatiques certes, mais il y a aussi cette urgence artistique qui est nôtre. Nous ne la prenons pas à la légère.

Deux studios, une salle de 300 places (soit une centaine de places supplémentaires que la jauge actuelle) avec une grande scène, ainsi qu’un espace d’accueil restauration ouvert à tous … La Manufacture va pleinement devenir ce lieu de médiation et démocratisation de la danse qu’elle a toujours souhaité être. Prévoyez-vous de nouveaux pôles d’activités ?

Lise Saladain : La restauration nous anime… dans son approche de l’hospitalité. La culture chorégraphique peut être pointue, s’adresser à un public d’initiés ce que La Manufacture s’attache à faire, mais nous ouvrons aussi notre projet à tous les publics. Notre travail c’est aussi la vulgarisation des savoirs et d’ouvrir d’autres espaces pour dialoguer avec nos voisins. Pas nécessairement à travers une œuvre, mais autour de la relation à l’autre. Nous sommes incontestablement un espace public et il nous faut le rendre le plus hospitalier possible. Nous avions fait cette expérience de restauration avec le Collectif Gang Of Food et le projet Cantine de l’Usine qui s’est interrompu. Nous souhaitons réintégrer cet élan dans la nouvelle Manufacture. On a pu voir de nouvelles personnes traverser nos espaces, manger avec les équipes artistiques et chemin faisant découvrir une répétition en cours, prendre une brochure … La restauration n’est pas à proprement un nouveau pôle d’activité, mais c’est un levier incontestable pour créer du lien avec tous les publics.

En quoi cette rénovation va impulser une nouvelle énergie à la création chorégraphique sur Bordeaux ?

Stéphan Lauret : Vous savez, le nouveau CDCN va dépasser largement le cadre bordelais. Il y a tellement peu de lieu dévolu à la danse : le Pavillon Noir, le KLAP, la Briqueterie-CDCN … La Manufacture sera donc un nouvel outil pour l’art vivant et notamment la danse sur tout le territoire national. Notre projet dépasse la seule frontière de la Nouvelle-Aquitaine. Donc forcément nous allons impulser une nouvelle dynamique, en termes de diffusion notamment.

Lise Saladain : Sur le territoire de la Nouvelle-Aquitaine, nous avons aussi conscience des besoins de la communauté artistique qui cherche à se situer, se rencontrer, se ressourcer. Depuis que nous sommes installés à Bordeaux, nous sentons bien qu’il y a un vrai besoin de lieu d’échanges. Le CDCN entend l’être pleinement, mais aujourd’hui nous sommes limités au regard du bâtiment qui manque d’espace pour ces échanges et au regard de toutes les activités qu’il propose.

Ce CDCN rénové remettra-t-il en cause votre antenne rochelaise, à la Chapelle St Vincent ?

Lise Saladain : Nous sommes présents sur La Rochelle depuis 2019 et dans une phase expérimentale. Il serait bon de faire un point d’étape avec l’Etat, la Région, la Ville … Souhaitent-ils pérenniser cette expérience ? Nous, nous savons que la présence de La Manufacture à La Rochelle est efficiente pour les artistes notamment, car cela permet une circulation sur ce vaste territoire qu’est notre région. La question du public est aussi intéressante dans cette expérimentation. La médiation est différente à La Rochelle et à Bordeaux. L’intérêt de notre travail n’est pas de défendre une écriture, mais bel et bien de déployer une pluralité d’actions autour de plusieurs écritures, plusieurs œuvres, en fonction de la diversité des publics. Il faut aujourd’hui dépasser le stade de l’expérimentation en solidifiant ce qui fonctionne et puis il faudrait aussi que nous soyons accueillis comme un label…

Les travaux vont obliger La Manufacture à une période hors les Murs. Comment va-t-elle s’organiser ?

Stephan Lauret : nous avons déjà vécu ce hors-les-murs à deux reprises. Lors de la rénovation du Cuvier puis lors de notre installation à Bordeaux. On maîtrise donc parfaitement cette période transitoire qui peut être inconfortable. Nous avons fort heureusement la méthode et le réseau de partenaires prêt à nous accueillir lors de cette période nomade : théâtres de ville, scènes conventionnées, SMAC … N’empêche, nous savons que cette période demandera beaucoup d’énergie à notre équipe administrative. Jouer à domicile est toujours plus simple, ce sera un travail fastidieux, mais c’est pour un mieux.

Votre saison 22/23 s’annonce particulièrement engagée, reflétant les questionnements actuels de notre société à travers 45 propositions de spectacles. Quels vont en être les temps forts ?

Lise Saladain : Nos temps forts sont rythmés par la vie culturelle locale que nous venons enrichir. Depuis le début nous avons décidé d’avoir une programmation à l’année. Pour cela, nous travaillons avec les festivals et théâtres du territoire, hormis pour notre festival POUCE. Nous sommes ainsi dans le dialogue constant. Cette année nous ouvrons avec le FAB – Festival international des arts de Bordeaux et la création Bocas de Oro de notre artiste associée Marcela Santander.

Stephan Lauret : C’est ça aussi d’être responsable, frugal. C’est notre attention depuis le départ : ne pas créer un évènement supplémentaire pour la danse – ce qu’on nous a maintes fois demandé. Il y a beaucoup de festivals en Nouvelle-Aquitaine et nous préférons faire synergie avec eux. Voilà un de nos engagements.

Lise Saladain : Et puis ça permet d’accueillir des artistes que nous n’aurions sans doute pas pu accueillir seul. Avec le FAB, nous ouvrons sur une programmation à teneur internationale : la Chilienne Marcela Santander, les Belges Jan Martens et Ayelen Parolin, sans oublier des équipes portugaises. À ces trois semaines internationales succèdera une diffusion plus classique – celle couvrant novembre/décembre. Nous programmons là des œuvres pluridisciplinaires, souvent nos co-productions (Pascal Rambert, Mickaël Phelippeau, Boris Charmatz). Nous travaillons aussi avec le festival 30/30, sur de plus petites formes. Puis vient notre festival jeune public.

Au-delà des thématiques engagées de sa programmation, comment La Manufacture agit au quotidien pour répondre aux questions sociétales de son siècle ?

Lise Saladain : C’est surtout la question parité qui me vient à l’esprit … car elle est une réalité à La Manufacture. À l’heure où tout le monde se gargarise avec ce mot, ici nous nous attachons à l’appliquer à tous les niveaux : les rendez-vous avec les artistes sont paritaires, la diffusion l’est, la production également et pas en termes de nombre, mais de masse financière. La diversité des œuvres aussi nous importe : leurs écritures, leur esthétique, l’origine des artistes … sans oublier la question de l’identification des publics. Tout tend à La Manufacture à l’inclusivité, à l’ouverture. Et puis au-delà de tout cela, nous savons que le travail sur le corps est une question éminemment militante.

Propos recueillis par Cédric Chaory.

Crédit photo : Pierre Planchenault

La Manufacture CDCN (lamanufacture-cdcn.org)

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