Théâtre
L’Homosexuel ou la difficulté de s’exprimer, Thibaud Croisy prend Copi à bras le corps

L’Homosexuel ou la difficulté de s’exprimer, Thibaud Croisy prend Copi à bras le corps

18 mai 2022 | PAR Amelie Blaustein Niddam

Pour fêter les cinquante ans de L’Homosexuel ou la difficulté de s’exprimer, Thibaud Croisy réunit sur le beau plateau du T2G un cortège de comédiens et comédiennes au talent aussi monstrueux que ce texte est étrange et intense. Un chef-d’œuvre à voir absolument.

« Cette bizarre jeune fille »

Ce texte de Copi est donné pour la première fois en 1971 au Théâtre de la Cité Internationale dans une mise en scène de Jorge Lavelli. Thibaud Croisy dont on connaissait jusque-là uniquement les talents d’acteur et de performeur revient à ses premières amours et dirige des autres que lui. Nous voici dans un espace qui est tout et rien, qui peut être tout ce que vous voulez qu’il soit. Il y a une chaise, un guéridon avec une carafe pleine, on l’apprendra, de mirabelle, un tapis noir. Au fond, un tunnel transparent et sur le mur, un grand tissu qui se pare de reflets argentés en fonction de la direction de la lumière. C’est clinique, c’est très beau.

L’homosexuel ou la difficulté de s’exprimer porte son sujet dans son titre, plutôt dans sa seconde partie. La difficulté de s’exprimer est en réalité la difficulté à montrer un corps qui ne correspond pas à ce que l’on voit. Les personnages changent de sexe comme ils enlèvent un manteau, chacun et chacune pour des raisons différentes. Irina (Helena de Laurens) l’a bien voulu, elle a suivi l’oncle Pierre jusqu’à Casablanca. Nikita Garbo, (Emmanuelle Lafon), elle, n’était pas consentante, c’est son père qui « lui a collé un sexe d’homme ». La famille est ici une fiction. Peut-être que l’oncle Pierre et la mère d’Irina, qui n’ont aucun lien de parenté est la même personne (Frédéric Leidgens dans le rôle de Madre). Peut-être, on ne sait pas, on ne comprend pas, et c’est bien ça qui rend ce texte, porté au cordeau par Thibaud Croisy, si addictif.

« Tu viens de me dire quelque chose de pervers »

Les personnages sortent du tunnel, ils semblent glisser, et pourquoi pas sur la neige puisque l’intrigue se passe en Sibérie. Mais qu’est-ce que la Sibérie ? Tous les lieux sont fictionnés dans le texte de Copi. Irina est un être étrange qui se triture et se mutile avec délice et espièglerie. Elle est dévorée par l’amour de sa « madre » ultra possessive, campée par un Frédéric Leidgens époustouflant en travesti au crâne rasé et à la voix gutturale, et une prof de piano qui l’aime passionnément. Un peu comme dans La Cerisaie, il est question de partir ailleurs, pour repartir à zéro justement. Pour enfin trouver les mots qui sont si durs à sortir qu’on en perd la langue. Le rêve n’est pas à Moscou mais en Chine, enfin, une Chine, un exotisme vue de Sibérie. Le départ devrait être imminent, et voilà qu’il se fait attendre. Dans cette nuit sans fin, la tension ne fait que grimper dans une folie de moins en moins douce.

Le texte est rempli d’allitérations et de liaisons à faire pâlir un orthophoniste. Il est une épreuve pour les comédiens et les comédiennes qui le délivrent de sa raideur. L’ensemble est d’une cohérence rare. La lumière en vert de gris de Caty Olive, les costumes d’Angèle Micaux si bien coupés et drôles (la cape donnant l’illusion d’une fourrure, une autre cape (la même ?) laissant apparaître des objets), mais aussi super beaux (le tailleur pantalon d’Emmanuelle Lafon à la coupe 80, les bottes marrons et la robe rouge d’Helena de Laurens), tout concourt à offrir une image très contemporaine, exigeante et léchée, en décalage total et délicieux avec ce texte où le délire se déploie dans chaque scène.

Au bout du compte, c’est un spectacle sur le corps. Le corps qui part, arrive, ne convient pas, qui a froid, qui a chaud, fuit, se bouche. L’organique ne déborde pas chez Croisy que l’on a souvent vu s’intéresser au SM. Au contraire, il est précis, pervers et ironique.

Le texte de Copi, le jeu des comédiens et comédiennes et la mise en scène jouent de concert pour dire à quel point dire est compliqué, à quel point les mots parfois sont vides. On entend « Ce ne sont pas les paroles qui changent le monde ». Chez Copi, comme chez Croisy se sont les actes mis en scène qui changent notre regard sur ceux et celles qui ne se sentent pas exactement dans le cadre. Copi et Croisy font dialoguer le boulevard (le médecin invisible s’appelle Feydeau) et l’hystérie d’un Almodovar. A mélange étrange, spectacle dément !

Informations pratiques

Le texte de la pièce, suivi de Les Quatre Jumelles, est édité chez Christian Bourgois éditeur, postface et documents par Thibaud Croisy.

Au T2G, du 17 au 23 mai 2022 à 20 heures, sauf le samedi 18h et le dimanche à 16h . A noter, Retour sur la version originale de l’œuvre de Copi. Rencontre aux Beaux-Arts de Paris le 24 mai à 18H30.

Crédits image : ©Hervé Bellamy

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Amelie Blaustein Niddam
C'est après avoir étudié le management interculturel à Sciences-Po Aix-en-Provence, et obtenu le titre de Docteur en Histoire, qu'Amélie s'est engagée au service du spectacle vivant contemporain d'abord comme chargée de diffusion puis aujourd'hui comme journaliste ( carte de presse 116715) et rédactrice en chef adjointe auprès de Toute La Culture. Son terrain de jeu est centré sur le théâtre, la danse et la performance. [email protected]

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