Théâtre
L’homme Lavant

L’homme Lavant

28 juin 2013 | PAR Amelie Blaustein Niddam

Quel nom, Lavant, l’avant… l’avant-garde, le futur, si un comédien l’incarne, c’est bien lui. De son premier rôle, au théâtre, dans Hamlet, à l’homme total dans Holly Motors, Denis Lavant a donné son corps au jeu, faisant de la vulnérabilité sa plus grande force.

lavantLe 18 juillet 2009, dans la cour du Musée Calvet, il entre sur le petit plateau, s’apprêtant à Lire La Nuit juste avant les forêts de Bernard-Marie Koltès (éditions de Minuit). Une musique originale a été composée et interprétée au didgeridoo par Rafael Didjaman. De cette lecture, Lavant fait spectacle, s’arrosant sans relâche d’eau, finissant trempé. C’est juste et étonnant, avec rien. Il ose juste.

Il a ce qu’on peut appeler une carrière. Son premier rôle au théâtre, il l’obtient sous la direction d’Antoine Vitez pour Hamlet ( 1983) et la tension des rôles du maître anglais ne le quitte pas. « Lapez, chiens ! Bande de forts en gueule ! Que fumée et eau tiède soient votre plus beau festin ! » il « injonctive », il est Timon d’Athènes dans une version Hip Hop ( 2011). Il est un homme très généreux, il arrose ses amis d’argent et de buffets somptueux. Un jour, sa richesse s’effondre et il demande l’aide de ses proches qui lui tournent le dos. Déçu, il se retire du monde et devient ermite. Son départ provoque une guerre des opposants à Athènes envers la Cité. Lavant dépouillé, c’est là qu’il excelle.

C’est dans cette même posture qu’il survole dans  « Le chien, la nuit et le couteau »  de Marius von Mayenburg et mis en scène par Jacques Osinski en 2011 au Théâtre du Rond Point.  Un monsieur sort d’un dîner nous raconte une voix off, il a mangé des moules, oui, des moules en août ! Dans la lumière d’un réverbère, il croise une ombre qui a perdu son chien. Tout bascule alors dans une pièce cauchemardesque où le temps n’a plus de valeur, où les hommes sont cannibales et où les loups gouvernent.« Tant que tu ne fais rien, il ne se passera rien», à l’image du procès de K, l’homme ici appelé « M » se retrouve dans un tourbillon aberrant. Sommes-nous dans un rêve, dans une période apocalyptique ? C’est au spectateur de décider. Denis Lavant est au summum de son art, hagard parmi un univers irréel où il se met à tuer frénétiquement pour pouvoir échapper à un avenir glauque. M accepte sa situation en intégrant les codes de survie de cet environnement hostile.

Denis Lavant, homme caoutchouc sombre dans ce tourbillon de l’horreur physiquement dans une chute infinie au service d’une pièce impeccable.
Pour comprendre à quel point le terme de caoutchouc colle à Lavant, faisons un détour par le cinéma, par Carax dont il est la muse. Le cinéaste a vite saisi qu’il était face à un acteur protéiforme capable de se transformer comme personne. Le dernier rôle qu’il lui a donné fait figure de biographie. Dans Holly Motors, Carax dresse un portrait des vanités et des illusions.  Denis Lavant y est Monsieur Oscar, et tel, un James Bond de la comédie, il remplit sa mission de jouer la vie.  Il sera d’abord une mendiante, grattant les dessous d’un autre pont que le Pont-Neuf, il sera la bête enlevant sa belle (Eva Mendès) au Père Lachaise ou mourant face à son double.

L’homme qu’incarne Denis Lavant est aux antipodes de la virilité.Il ose se courber, montrer ses cicatrices et s’imbiber du rôle pour le faire sien. Il est toujours différent tout en gardant une identité qui donne toujours l’illusion que seul lui pouvait jouer cela… Avoir le pouvoir sans avoir l’air de le vouloir, ça c’est un homme !

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Amelie Blaustein Niddam
C'est après avoir étudié le management interculturel à Sciences-Po Aix-en-Provence, et obtenu le titre de Docteur en Histoire, qu'Amélie s'est engagée au service du spectacle vivant contemporain d'abord comme chargée de diffusion puis aujourd'hui comme journaliste ( carte de presse 116715) et rédactrice en chef adjointe auprès de Toute La Culture. Son terrain de jeu est centré sur le théâtre, la danse et la performance. [email protected]

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