Théâtre

[Avignon Off] Denis Lavant hurlant, éreintant et puissant

[Avignon Off] Denis Lavant hurlant, éreintant et puissant

23 juillet 2014 | PAR Geoffrey Nabavian

Faire danser les alligators sur la flûte de Pan : tel est le titre du spectacle mis en scène par Ivan Morane au Théâtre du Chêne-Noir. Composé à partir de la correspondance de Louis-Ferdinand Céline. Fatigants, tout d’abord, les hurlements de Denis Lavant. Nécessaires, néanmoins, afin de nous faire pénétrer la pensée littéraire au travail de l’écrivain qu’il incarne. Pour preuve : au milieu de la représentation, ça y est, il est Céline. En état (simulé ou pas ?) de quasi improvisation. Accrochez-vous.

[rating=4]

Faire danser les alligators (2)Au début, on a peur : Denis Lavant marche dos courbé, comme s’il avait du mal à se mouvoir. Tout le spectacle ne va pas se dérouler comme ça, quand même ? Non : dans ces premières minutes, Louis-Ferdinand Céline – né Destouches, il le rappelle – meurt. S’allonge sur son lit, et hop. C’est alors qu’il redémarre. Il se lève et, plus frais et dispos qu’avant dans sa quarantaine bien sonnée, confie qu’il « écrit quelque chose ». Il s’agit de Voyage au bout de la nuit. Au cours de la représentation, tous ses livres vont ainsi être évoqués. Interdits compris. L’écrivain devra être appréhendé à travers le prisme de sa production. Avec des mots de son cru, extraits de ses lettres. C’est donc de travail littéraire dont il est question. Et d’idées également.

Un mélange de Céline et de Lavant : c’est l’impression qu’on a, au niveau de la voix, au cours de la première heure. Le même ton, gueulard, parfois hésitant, toujours vindicatif, revient en boucle. Pas simple. On cherche à capter, alors, les moments où cette tonalité change, se fait plus douce, posée, intime. Mais on comprendra, par la suite, que l’intimité de Louis-Ferdinand Céline écrivain se situe au sein de ce ton. C’est comme tout : il suffit de s’y habituer. Ensuite, on l’écoute plus distinctement. C’est en ce sens que Denis Lavant recrée l’écrivain. Qu’il nous est désormais permis de connaître. Dans sa quête pour recréer la langue parlée sous une forme littéraire comme dans ses idées. Sont ainsi évoquées de façon conséquente les pages antisémites et les polémiques de Bagatelles pour un massacre, le regard rigolard sur l’Union soviétique…

Et au niveau théâtral, qu’a-t-on en définitive ? Si le ton lasse un peu, au cours de la première heure, il atteint un sommet en milieu de représentation. Lorsque le corps de Denis Lavant commence à se casser. Puis quand il sort des livres d’un carton. Commentant les auteurs qu’il tient en main. Avec un public mort de rire en fond sonore, il assassine alors André Malraux, Jean-Paul Sartre, Marcel Proust, André Gide… « Les spectateurs retiennent beaucoup ce passage », confie la production du spectacle. Tout simplement pour la raison qu’à ce moment, Denis Lavant semble improviser. Piocher au hasard, et lâcher les mots qu’il connaît, mais qui prennent, du fait du moment, une saveur ordurière toute particulière.

A la fin, Céline se recouche, et meurt une deuxième fois. Un moment de recueillement peut-il suivre ? Que nenni : c’est un bout d’enregistrement radio qui clôture tout. « Vous me demandez de dire mon avis sur mes chefs-d’œuvre. Je vais donc en dire ce que j’en pense, comme je veux ». On a eu un aperçu de son existence, « comme il le voulait ». Avec ses mots à lui. La démarche est cohérente, et la boucle se referme. Céline retourne aux ténèbres. Lavant, lui, est épuisé. Dur à porter, Céline.

Retrouvez le dossier Festival d’Avignon 2014 de la rédaction

Visuels : © Mélanie Autier

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