Théâtre

Denis Lavant, le bouffon tragique du Roi s’amuse

19 novembre 2010 | PAR Christophe Candoni

François Rancillac ouvre la saison du Théâtre de l’Aquarium avec sa propre mise en scène du Roi s’amuse de Victor Hugo. Jouée pendant tout l’été aux Fêtes nocturnes du château de Grignan puis en tournée, la pièce se donne jusqu’au 12 décembre à la Cartoucherie de Vincennes. Malgré quelques faiblesses, on recommande ce spectacle dans lequel Denis Lavant, à la tête d’une jeune troupe d’acteurs inégaux, campe un excellent Triboulet.


Denis Lavant est un acteur d’exception. On le reconnait à la voix éraillée, cassée, un petit corps nerveux. Son interprétation est bouillonnante, farcesque, tendre et rageuse, ses rires sonnent comme des cris perçants. Il y a quelque chose de pathétique, de violent, d’écorché dans son jeu. Il trouve dans le bouffon hugolien un rôle absolument évident et y est magistral. Il apporte à ce bouffon laid, difforme, amuseur public continuellement humilié, une grâce et du panache (on l’imagine par moment en Cyrano sous son long manteau). Il est aussi un Arnolphe autoritaire et secrètement amoureux de sa fille aimée qu’il tient caché, et surtout un Charlot, drôle et poétique quand il reprend les mimiques de l’acteur et les jeux de moulinets avec sa canne. Triboulet veut tuer son débauché de roi parce qu’il a trompé et déshonoré, Blanche, sa fille, enlevée une nuit par les courtisans. Sous le joug de la malédiction, Triboulet va faire assassiner involontairement son enfant dont il recueille le corps transpercé dans un grand sac à la place du cadavre du Roi. L’intrigue est connue car elle a inspirée le librettiste de Verdi, Francesco Maria Piave, pour un des plus populaires opéras italiens qu’est Rigoletto.

Les variations, les ruptures de cet acteur génial manquent aux autres dont l’approche des personnages est plus simpliste, réduite en général à une seule couleur. Florent Nicoud est un roi convaincant, sous l’aspect dégingandé d’un ridicule gamin capricieux et jouisseur, le verbe haut, la poitrine offerte, mais il manque de séduction, de mystère dans la scène avec Blanche, jouée par Linda Chaïb; elle aussi est une bonne comédienne mais elle force parfois le trait de la jeune fille naïve et pure. Le reste de la distribution est plutôt moyen.

Hugo écrit ce drame historique en 1852 pour faire une satire virulente des hommes de pouvoir de son temps. Alors le metteur en scène ne se prive pas d’actualiser le propos et c’est intéressant de voir comme le texte parle de notre époque. Il plonge la pièce dans un univers nocturne de débauche et de licence. Le beau et clinquant décor signée Raymond Sarti assume son côté « bling-bling » avec des boules à facettes de boîte de nuit, du son techno et rock, et des jeux réfléchissants causés par les miroirs. C’est clairement un lieu de débauche et de licence, une cowgirl passe de main en main pour finir attachée à une laisse ; c’est aussi un lieu mortuaire où la perdition ne peut échapper. La transposition dans le monde d’aujourd’hui fonctionne bien malgré quelques facilités et certaines manières inutiles comme l’intrusion des téléphones portables. Le royaume décadent de François Ier fait indéniablement écho à la superficialité du rapport au pouvoir des politiques actuels, du narcissisme arrogant des gens d’états. François Rancillac est ainsi fidèle à l’esprit de la pièce et en fait une lecture limpide au rythme soutenu. Dommage que son travail soit trop explicatif. Il indique tout et surligne abusivement ses intentions.

visuels, Christophe Raynaud de Lage

Le Roi s’amuse, jusqu’au 12 décembre 2010, du mardi au samedi à 20h30, le dimanche à 16h. Au théâtre de l’aquarium, à la Cartoucherie de Vincennes (M°château de Vincennes, ligne 1 + navette). 01 43 74 99 61 et www.theatredelaquarium.net

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Christophe Candoni
Christophe est né le 10 mai 1986. Lors de ses études de lettres modernes pendant cinq ans à l’Université d’Amiens, il a validé deux mémoires sur le théâtre de Bernard-Marie Koltès et de Paul Claudel. Actuellement, Christophe Candoni s'apprête à présenter un nouveau master dans les études théâtrales à la Sorbonne Nouvelle (Paris III). Spectateur enthousiaste, curieux et critique, il s’intéresse particulièrement à la mise en scène contemporaine européenne (Warlikowski, Ostermeier…), au théâtre classique et contemporain, au jeu de l’acteur. Il a fait de la musique (pratique le violon) et du théâtre amateur. Ses goûts le portent vers la littérature, l’opéra, et l’Italie.

2 thoughts on “Denis Lavant, le bouffon tragique du Roi s’amuse”

Commentaire(s)

  • Amelie Blaustein Niddam

    Quelle chance, Denis Lavant, c’est pour moi une lecture dans la cour du Musée Calvet, en juillet 2009, ou il est entré en transe en lisant du Koltés.
    L’un de mes comédiens préférés…

    novembre 19, 2010 at 16 h 05 min

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