Théâtre

Le choc Mayenburg au Théâtre du Rond Point

Le choc Mayenburg au Théâtre du Rond Point

29 avril 2011 | PAR Amelie Blaustein Niddam

Un diptyque d’une force rare vous attend au Théâtre du Rond-Point. Deux petits bijoux signés Marius von Mayenburg et mis en scène par Jacques Osinski. « Le Moche » puis  » Le chien, la nuit et le couteau » ont comme port d’attache un gout pour le théâtre de la folie. Deux pièces puzzles qui malmènent le temps et les espaces portés par des comédiens incroyables. Quel bonheur de retrouver Jérôme Kircher, Denis Lavant et Frédéric Cherboeuf.
18h30- Le Moche
Lette est un homme est moche, très moche, mais il ne le sait pas. Un jour, son patron lui annonce que, non, il n’ira pas présenter le produit sur lequel il travaille depuis des mois en raison de son visage difforme. L’homme décide alors de se refaire une gueule. Un chirurgien vorace casse tout et le transforme en homme sublime. Tous veulent alors ce même visage. Face à ce succès, la ville entière devient alors une communauté d’hommes à une seule figure.
Le texte est conçu comme une fable qui pourrait presque devenir un conte à raconter aux enfants tant la morale est acide. Mayenburg attaque le culte de la beauté au scalpel en posant la question de l’individualité dans une société vouant un culte à la chirurgie esthétique. L’absurdité gagne du terrain et l’homme modèle, le premier moche, joué par le sensible Jérôme Kricher sombre dans un tourbillon kafkaïen.
La force de la mise en scène réside dans le fait que les comédiens jouent à visage découverts, c’est dans une totale subjectivité que le « beau » et le « laid « sont définis. Une fois tous semblables, qu’est ce qui définit un être humain d’un autre ? Deviennent-ils interchangeables ? Le texte, superbement écrit, soulève des questions philosophiques très actuelles. Le jeu des comédiens est impeccable, devant jongler, sans artifice d’un personnage à un autre. Frédéric Cherboeuf excelle en médecin pervers.
Le spectacle est très court et la scénographie se concentre sur un espace réduit, étroit et en longueur devenant tour à tour une salle de réunion, un appartement, une chambre d’hôtel, un hôpital. Là encore, c’est au public de s’imaginer les changements de décors. La pièce fonctionne grâce à son texte fort et au jeu très juste des comédiens. Si on peut regretter un manque de folie dans la mise en scène volontairement distante, on ressort abasourdi par ce texte sans issue.

21h-Le chien, la nuit et le couteau
« Le chien, la nuit et le couteau » reste dans les champs de l’absurde, comme également placé sous le patronage de Kafka. La seconde proposition est plus grandiose que la première, offrant un texte plus onirique. On retrouve Denis Lavant dans un rôle semblant écrit pour lui.
Un monsieur sort d’un dîner nous raconte une voix off, il a mangé des moules, oui, des moules en août ! Dans la lumière d’un réverbère, il croise une ombre qui a perdu son chien. Tout bascule alors dans une pièce cauchemardesque où le temps n’a plus de valeur, où les hommes sont cannibales et où les loups gouvernent.
« Tant que tu ne fais rien, il ne se passera rien», à l’image du procès de K, l’homme ici appelé « M » se retrouve dans un tourbillon aberrant. Contrairement au « Moche », ici la mise en scène est très présente. L’espace ressemble à la fin d’un monde détruit. Sommes-nous dans un rêve, dans une période apocalyptique ? C’est au spectateur de décider.
Denis Lavant est au summum de son art, hagard parmi un univers irréel où il se met à tuer frénétiquement pour pouvoir échapper à un avenir glauque, celui de finir en repas dans un hôpital qui n’en est pas un. Le texte est d’une écriture captivante naviguant entre le thriller et la science-fiction. Tout comme Lette, M accepte sa situation en intégrant les codes de survie de cet environnement hostile.
La pièce est haletante, ne dévoile jamais ses ficelles. Les trois comédiens naviguent parmi plusieurs rôles à l’ambiguïté intense. Ils sont tous les trois immenses dans cette mise en scène qui leur demande une forte implication physique. Denis Lavant, homme caoutchouc sombre dans ce tourbillon de l’horreur physiquement dans une chute infinie au service d’une pièce impeccable.
Ce dytique peut se séparer, chaque pièce existant indépendamment. Auteur associé de Thomas Ostermeir, Mayenburg livre un regard philosophique sur notre société, « Le Moche » avec un humour noir interroge le culte de l’apparence, « Le chien, la nuit et le couteau  » vient questionner les peurs intrinsèques de l’homme. Deux textes magistraux , bien mis en scène et portés par des comédiens au talent exceptionnel.

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Amelie Blaustein Niddam
C'est après avoir étudié le management interculturel à Sciences-Po Aix-en-Provence, et obtenu le titre de Docteur en Histoire, qu'Amélie s'est engagée au service du spectacle vivant contemporain d'abord comme chargée de diffusion puis aujourd'hui comme journaliste ( carte de presse 116715) et rédactrice en chef adjointe auprès de Toute La Culture. Son terrain de jeu est centré sur le théâtre, la danse et la performance. [email protected]

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