Théâtre
Le théâtre aux pieds du clown

Le théâtre aux pieds du clown

19 avril 2022 | PAR Mathieu Dochtermann

Du 30 mars au 17 avril 2022, le Cirque Electrique a accueilli sous son chapiteau Le sourire au pied de l’échelle de la cie J’y retourne immédiatement !, un spectacle mis en scène par Bénédicte Nécaille sur un texte adapté d’Henry Miller, avec pour unique interprète Denis Lavant. Un spectacle plein de verve et de majesté, qui met à nu l’exigeant art de s’accepter au travers de la figure d’un clown tragique.

Denis LAVANT dans LE SOURIRE AU PIED DE L ECHELLE – (c) Vincent PONTET

Lui, c’est Auguste, un clown célèbre inventé sous la plume d’Henry Miller. Lui, c’est aussi Denis Lavant, acteur magnifique au potentiel clownesque évident, rendu célèbre notamment par Léos Carax, mais dont la carrière compte tellement de films et de pièces de théâtre que lui-même doit avoir du mal à tous les compter.

Ces deux personnages – car il n’est guère douteux que pour une bonne partie du public l’homme Denis Lavant soit éclipsé par l’aura du mythe Denis Lavant, qui n’a pas plus de consistance que l’Auguste qu’il interprète ici – se disputent la lumière et notre attention, dans ce Sourire au pied de l’échelle qui s’y prête d’autant mieux qu’il est une réflexion sur la réconciliation de l’être humain avec sa vocation, au-delà des attentes des autres. Autres qui sont ici les membres du public, puisque le personnage d’Auguste est un clown, clown qui d’abord réussit, puis dégringole pour avoir déçu les attentes de son public, avant de connaître l’apaisement d’une vie simple et anonyme au service des autres. L’histoire aurait pu s’arrêter là, et elle eût été bien mièvre : Henry Miller trouve le moyen que son personnage remplace un beau soir un clown de seconde zone, triomphe en se faisant passer pour lui, et traverse la crise morale consécutive au décès du remplacé probablement hâté par la réalisation de sa propre médiocrité.

C’est donc une morale, ou plutôt un conte philosophique que ce Sourire au pied de l’échelle, et il semblerait qu’Henry Miller affectionnait particulièrement ce texte au sein de son oeuvre. L’adaptation faite ici par Ivan Morane lui rend justice dans ce qu’il a de complexe, dans ce dialogue intérieur fourni d’un homme aux prises avec sa conscience. La langue est belle, le texte est élaboré, et ce qui est une force se révèle aussi un piège en ce que le spectacle est très dense en parole, et qu’il demande une concentration aiguë à qui veut en suivre toutes les circonvolutions.

Evidemment, Denis Lavant brille dans ce rôle qui est tout indiqué pour sa démesure. Il incarne Auguste, le personnage principal, mais aussi la poignée de seconds couteaux qui sont nécessaires à lui donner la réplique pour faire avancer l’intrigue toute intérieure. Un brin cabotin, le comédien s’amuse de ces dialogues pour un interprète, glissant avec aisance dans et hors de la peau des divers personnages croisés. Son Auguste est secrètement tourmenté, habité de tempêtes intimes qui bouillonnent sous le cuir. Car le personnage n’est pas habité qu’à un niveau purement cérébral, son incarnation se reflète dans le corps entier de l’interprète : Denis Lavant, infatigable, saute, bondit, glisse, grimpe, tremble, s’écroule sur les genoux, dans une gymnastique digne d’un athlète de haut niveau. Générosité, authenticité, énergie dépensée sans retenue : ce sont là des marqueurs de cet artiste aussi à l’aise au théâtre qu’au cinéma, et on n’est guère étonné de les retrouver ici.

La mise en scène de Bénédicte Nécaille semble miser sur cette capacité apparemment illimitée à caracoler tout autour de la scène – on devrait dire ici la piste, puisqu’il s’agit du big top de la porte des Lilas, certes transformé en cirque-théâtre par des pendrillons qui cassent la rotondité de l’espace et font comme un fond de scène. Les trois bancs-coffres qui meublent la scène sont tour-à-tour poussés, tirés, ouverts, fermés, ils peuvent cacher des accessoires ou un miroir permettant au comédien de s’appliquer son blanc de clown. De nombreux instruments de musique sont également sollicités, et permettent d’apprécier la multiplicité des talents de l’interprète.

On salue au passage le travail d’Ivan Morane, qui, en plus de signer l’adaptation, signe également la scénographie et la mise en lumière. De la scénographie, sobre, on retient moins l’échelle que cet étrange plaque de métal un peu corrodé qui tombent des cintres à fond de scène, comme un miroir antique, métaphore discrète du sens profond du clown, qui est l’art de nous apprendre à rire de nous-mêmes, en nous tendant un miroir déformant. La mise en lumière est astucieuse : elle repose sur l’utilisation d’une unique source, sous la forme d’une poursuite, un diaphragme permettant d’éclairer assez largement la scène ou de resserrer sur le visage du personnage au moment idoine.

Au final, si on est amateur de théâtre à texte vaincu comme l’athlète vient à bout d’une prouesse physique, c’est un spectacle qu’on n’hésitera pas à recommander.

GENERIQUE
Mise en scène Bénédicte Nécaille
Interprétation Denis Lavant
Scénographie, lumière Ivan Morane
Son Dominique Bataille
Ombres et magie Philippe Beau
Costumes Géraldine Ingremeau
Maquillage Catherine Bloquère
Poursuite John Guiguet
crédit photo : Vincent Pontet

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Mathieu Dochtermann
Passionné de spectacle vivant, sous toutes ses formes, des théâtres de marionnettes en particulier, du cirque et des arts de la rue également, et du théâtre de comédiens encore, malgré tout. Pratique le clown, un peu, le conte, encore plus, le théâtre, toujours, le rire, souvent. Critère central d'un bon spectacle: celui qui émeut, qui touche la chose sensible au fond de la poitrine. Le reste, c'est du bavardage. Facebook: https://www.facebook.com/matdochtermann

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