Théâtre
L’étang de Gisèle Vienne : holographique, flippant, glaçant

L’étang de Gisèle Vienne : holographique, flippant, glaçant

17 juin 2021 | PAR Amelie Blaustein Niddam

Enfin en public, la dernière création, chirurgicale, de Gisèle Vienne a fait escale à l’Hippodrome de Douai pour deux soirs avant son arrivée en septembre au Festival d’Automne. Une leçon de forme et de geste.

Cela aurait dû être en 2019, mais la création a été tragiquement suspendue à la suite du décès de la danseuse et comédienne Kerstin Daley-Baradel. Deux ans plus tard, Ruth Vega Fernandez la remplace et « donne la réplique » (si on peut dire !) à Adèle Haenel.

Chez Gisèle Vienne, l’hypnose et les troubles de la perception ne sont jamais loin. On se souvient du dément The Pyre ou de ses captivantes et dépressives marionnettes dans The Ventriloquists convention. Ici elle nous place dans une boite blanche qui a tout d’une boite noire tant la situation est tendue.

Cette nouvelle de Robert Walser est un texte intime, adressé à sa sœur. Il se découpe en huit scènes et il a tout l’air d’une pièce de théâtre. Pourtant ce n’est pas clair, explique la metteuse en scène et plasticienne : « (…) Cette pièce de théâtre, qui n’en est peut-être pas une, malgré cette forme, m’apparaît plutôt comme la nécessité d’une parole si difficile à exprimer sous une autre forme. Je la lis aussi comme un monologue à dix voix (…) »

Ces dix voix elles sont d’abord incarnées par des poupées adolescentes, vautrées dans une chambre mal rangée. Le lit est entouré de débris de paquets de bonbons et autres. Ce coin là du plateau est d’ailleurs le seul à être encombré. Tout le reste est blanc, trop blanc pour être calme.

Dans cette pièce aux multiples acteurs, il faut compter en plus des marionnettes et des deux comédiennes, un travail de lumière et de son dantesques. La lumière signée du maître Yves Godin est une partition colorée (pour une fois, pour lui qui d’habitude joue avec les nuances de blanc !). Et Godin peint en all-over. Toute la cage de scène est envahie. Vert d’eau, rose poudré, vrai rouge, bleu… Fou. Au son, Adrien Michel tord, augmente et malaxe. Ce qu’on entend est comme brouillé parfois, cela n’a rien de naturel.

Vienne nous place dans un autre monde, proche du cinéma de Lynch. Elle nous installe dans un autre temps où les déplacements ne sont plus les mêmes.

Ruth Vega Fernandez et Adèle Haenel bougent comme si elles étaient elles-mêmes des marionnettes manipulées par un autre. Les hanches se soulèvent, les bras traînent derrière, et quand elles ne sont plus tenues elles s’effondrent, se mettent en boule… comme des marionnettes sans manipulateur.

Et c’est dans cette ambiance-là que l’histoire nous parvient avec des niveaux de lecture qui s’accumulent. De façon simple, L’Etang raconte l’histoire de Fritz (Adèle Haenel) qui ne va pas bien et qui veut tester l’amour de ses parents (Ruth Vega Fernandez) en menaçant de se suicider. De façon simple, car tout apparaît plus compliqué, comme si l’étang était boueux et qu’il s’y cachait des cadavres bien plus nombreux : « Je crois que j’avais jamais senti que j’avais des parents, sauf quand ils m’abandonnent ».

Nous sommes dans une histoire de famille qui pue le glauque. L’inceste se dessine en filigrane, la violence se joue dans les voix. Les voix qui sont des échos, qui partent du ventre dans des élans de ventriloquie qui rend l’attitude des comédiennes encore plus folle et étrange. Elles changent de personnages (le frère Paul, la sœur Clara, la mère, la mère du copain, Adolphe le père) sans changer de corps, juste dans les yeux et la tonalité, nous installant un peu plus encore dans cet enfermement de violence familiale totale.

L’Etang est une oeuvre totale, chorégraphique, plastique et théâtrale. Elle sera à voir du 8 au 18 septembre au Théâtre Paris Villette dans le cadre du portrait que le Festival d’Automne consacre, à raison, à Gisèle Vienne.

Visuel : ©Hanania

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Amelie Blaustein Niddam
C'est après avoir étudié le management interculturel à Sciences-Po Aix-en-Provence, et obtenu le titre de Docteur en Histoire, qu'Amélie s'est engagée au service du spectacle vivant contemporain d'abord comme chargée de diffusion puis aujourd'hui comme journaliste ( carte de presse 116715) et rédactrice en chef adjointe auprès de Toute La Culture. Son terrain de jeu est centré sur le théâtre, la danse et la performance. [email protected]

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