Théâtre
Une journée au Festival Traverse!

Une journée au Festival Traverse!

17 juin 2021 | PAR David Rofé-Sarfati

Le festival qui a succédé à celui des Contes en Chemin, et dont a lieu cette année la troisième édition, se nomme exactement : Traverse! Festival itinérant des arts de la parole. Un nom qui veut refléter sa forte identité, parce qu’il est à plus d’un titre un festival singulier. Plus d’un, oui mais de combien de titres s’agit-il ? Au moins trois. D’abord, il y a Nicolas Bonneau, son directeur, auteur, comédien et metteur en scène confirmé. Ensuite, il y a ce pays si particulier. Enfin, il y a cette organisation impeccable

Les yeux de Nicolas Bonneau

Le travail de Bonneau s’intéresse principalement à l’art du conteur. Sa question est celle de la mémoire, celle qui se partage et devient, par la force du récit, un bien collectif. Magnifique conteur, il sait que la mémoire n’est qu’un glissement continu. Car les souvenirs se transforment avec le temps ; c’est leur destin. Peu lui importe une immaculée véracité. Il connaît la force de la fiction et d’une (ré)écriture acceptée de tous. Il explique : on n’a pas besoin que ce soit bien, l’important c’est la complicité. Nicolas Bonneau attache une grande importance au collectage qui est à la base son travail; autour d’une idée de sujet, il construit une enquête qui va intégrer la collecte d’informations auprès des individus concernés : c’est le collectage.

Fort de son talent et de son travail, il est légitime. Tout en sereine pudeur, Nicolas Bonneau fabrique par sa seule présence une maison accueillante aux artistes qui viennent offrir leurs créations. Il est le garant de la qualité des spectacles. Les artistes sont soutenus par le regard de ce directeur artistique amical. Notons qu’il sera au OFF d’Avignon, tous les jours à 11h15 au Lycée Mistral, avec Mes ancêtres les gaulois, pièce qu’il a écrite et mise en scène.

Un lieu magique.

Il y a aussi le pays. Situé dans le sud des Deux- Sèvres, ce festival occupe une place en Haut Val de Sèvre, territoire à dominante rurale situé entre Niort et Poitiers. Il multiplie les lieux conviviaux par son itinérance au sein du territoire. En complément des spectacles, c’est une dimension d’accueil et d’hospitalité qui est explorée à travers un lieu de rencontres où les spectateurs peuvent déguster des produits régionaux ou boire un verre. Le pays est un endroit de brassage, de mélange et de curiosité, un espace qui célèbre l’intime et le collectif. Ses paysages verts, calmes et vallonnés forment un écrin magnifique pour le festival.

Une équipe formidable

Le festival est aussi une fourmilière de bénévoles orchestrée par la directrice générale: la précieuse Noémie Sage. Cette armée de supplétifs constitue le supplément d’âme du festival. À l’instar des spectateurs. Car ils en respectent et honorent l’esprit : loin des revendications belliqueuses des gilets jaunes et autres passionnés de l’insurrection ou de la révolte, chacun milite tout simplement pour la rencontre du collectif et de l’individuel. Le festival opère définitivement la déconstruction des poncifs dédaigneux qui stigmatisent et qui fantasment une ruralité abonnée aux jacqueries alors qu’elle est accueillante, tournée vers le monde ; et qu’au goût affûté, elle est actrice de la modernité. Au même niveau que la capitale, elle en apporte la preuve par la qualité de ses spectacles.

Nous avons pu lors de notre passage au festival assister aux représentations de :

Deux sœurs.

Pour cette édition 2021, le public aura applaudi deux pièces de Marien Tillet, dont Deux sœurs. La pièce est un seul en scène organique où le comédien réussit l’impossible: restituer l’horreur d’une histoire dérangeante, sans nous faire fuir. Alternant l’adresse au public et la fiction, Marien Tillet est formidable. Conteur galvanisant, il est un comédien qui sait nous manipuler.  

J’ai toujours voulu présenter la météo marine

Dans cette pièce à la façon d’une caméra cachée, la loufoque Babette Largo se rêve à la place de Marie-Pierre Planchon dans J’ai toujours voulu présenter la météo marine. Le spectacle, donné au crépuscule au creux d’un lieu de verdure et d’émerveillement pastoral, a enchanté un public conquis par la force et l’audace comique de la comédienne. Le moment est inoubliable.

14 millimètres.

Sandrine Bourreau, comédienne solaire, interprète 14 millimètres de Catherine Michaud. En 2009, on diagnostique à Catherine Michaud un cancer du sein ; En 2015, elle était en rémission. Et donc, guérie. Elle écrit alors une nouvelle romancée, qui devient sous nos yeux embués un spectacle comme un hymne à la vie. Toute la force de caractère et de vie de la romancière coule dans les veines de Sandrine Bourreau dans cette pièce bouleversante où il est question d’amour, de résilience, de souffrance mais aussi d’apaisement, de plaisir et de nos petits bonheurs. Elle explique: interpréter un personnage tel que Catherine Michaud dans 14 millimètres c’est toucher du doigt, le temps d’un spectacle, toute la beauté humaine : de la peur du dernier souffle au bonheur intense d’être vivante. Nous le touchons aussi, et très vite les deux femmes se confondent ; tandis que le texte et les affects percutent nos âmes.

Déesses.

Et puis il y a la jeune et courageuse Héloise Desrivières. Retenez bien ce nom. L’artiste a du talent et un avenir. Dans Déesses, elle se raconte comme elle s’imagine, alternant le délire et la chose grave. La pièce est le récit clownesque, mais profond, d’une renaissance. Celle d’Astrid, jeune femme qui a eu un enfant pendant ses études et a trouvé dans les cosmétiques le moyen de survivre aux impératifs économiques et sociaux qui pesaient sur elle. En effet, suite au décès de son compagnon pendant la grossesse, elle se retrouve seule, face à elle-même et à la situation pour assumer toutes les nouvelles responsabilités et apprivoiser son corps qui a subi un bouleversement réel.

La pièce démarre : Astrid est entièrement wrappée, saucissonnée avec du ruban de cuisine ménager ; ainsi fagotée elle enregistre un tuto de maquillage pour ses abonnées. Pendant ce rituel, elle fait le point sur sa vie et repense à ses trois dernières années de femme, depuis sa grossesse. Elle nous fera rire, pleurer, sourire et nous quittera raffermie par cette grosse heure passée avec nous. Avant, elle aura revêtu sa robe de princesse: une longe toge de mariée avec une traîne recouverte de coquilles de moules. C’est drôle et magique!

Nous quitterons le festival après l’Estrambord du merveilleux conteur Daniel L’homond qui assis devant nous durant une heure nous enfonce avec humour dans l’esprit des lieux. Pour cette troisième édition, constatons que le festival est sur ses rail pour longtemps, tandis que Nicolas Bonneau passera la main l’année prochaine pour lancer un autre  projet qui lui tient à cœur.  

Crédit photo ©Michel Hartmann

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David Rofé-Sarfati
David Rofé-Sarfati est Psychanalyste, membre praticien d'Espace Analytique. Il se passionne pour le théâtre et anime un collectif de psychanalystes autour de l'art dramatique www.LautreScene.org. Il est membre de l'APCTMD, association de la Critique, collège Théâtre.

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