Performance
« Kindertotenlieder », le requiem nihiliste de Gisèle Vienne au Centre Pompidou

« Kindertotenlieder », le requiem nihiliste de Gisèle Vienne au Centre Pompidou

09 octobre 2021 | PAR Yaël Hirsch

Après l’électrochoc des transes de L’étang, au Théâtre Paris-Villette, le Festival d’automne poursuit cette semaine son portrait de Gisèle Vienne avec une pièce clé, sombre et en colère de 2007, Kindertotenlieder. 1h15 d’entrée par la neige dans le nihilisme de jeunes gothiques qui n’en finissent pas de mourir…

Le texte entre beat, colère et cruauté est en anglais et de Dennis Cooper avec qui Gisèle Vienne a conçu trois spectacles, alors que l’unité d’action de la pièce est un concert d’hommage à un enfant / jeune décédé, la musique est signée par le regretté Peter Rehberg (mort en juillet dernier, sa musique étant joué en hommage à 20h, avant chaque représentation de 20h30). L’on entre dans Kindertotenlieder comme souvent chez Gisèle Vienne dès avant le début de la représentation avec des jeunes silhouettes transies de froid et d’abnégation, debout ou couchées dans la neige, entre deux pans de projecteurs latéraux qui envoient une belle lumière très sombre, des caisses de bières à l’avant-droite de la scène et une machinerie de concert à l’arrière-gauche.

Le temps long de la mort des jeunes

Quelques mots expliquent, évidemment de manière ventriloque ce qu’il se passe quand nous entrons dans l’action… Ces mots sont signés Dennis Cooper, donc, poétiques, océanique, anarchistes, et ils vantent la beauté de l’assassinat et la vacuité de tous les autres gestes, au moment où le personnage principal semble porter le deuil de son très jeune meilleur ami. Les marionnettes aux vêtements sombres, que Gisèle Vienne sait si bien concevoir comme des poupées d’épouvante, sont déplacées et plaquées violemment au sol. Un premier jeune homme s’étale nu et la tête en sang dans la neige comme si le meurtre originel était réactivé et le concert de requiem fait entendre des riffs de guitare, comme une attaque de drones. En parallèle tombe la neige à grand renfort de machinerie hypnotique et bruyante, sur les corps transis, aux mouvements gravement hystériques et aux déplacement très lents… Après qu’une sorte de duo de grizzlis mythiques ont traversé la scène blanche à grand bruit de percussions tribales, ce duo pose ses coiffes et l’attente de la mort – qui a pourtant déjà eu lieu, semble-t-il- fige l’ensemble de la performance. C’est la chanteuse qui prend le lead et nous annonce sa mort comme voulue, sauf que comme celle d’une grande héroïne d’opéra, même torse nu pour tenter la pneumonie, elle met longtemps à dépérir.

Une forme trop magnifique pour nous porter son écho de message

Dès l’entrée en salle, c’est plastiquement sublime, la musique sourde et la lumière sombre mêlent intime et insupportable avec brio. Néanmoins, peu de gens sortent, signe que ce n’est pas insupportable, malgré le thème. La statique de la proposition et l’adolescence absolue des propos, même dans la langue poétique et révoltée de Dennis Cooper, créent une sorte de distance face à ces ados gothiques fascinés par la mort. Cela leur passera se dit-on, comme la pièce passera aussi : ils sont beaux, on les regarde, on en profite, mais rien d’essentiel ne vient se jouer dans cette débauche de travail plastique et cet hymne macabre. Dommage de mettre autant de forme au service d’un message certes pur, mais si lointain qu’il nous paraît presque apaisé.

Kindertotenlieder, de Gisèle Vienne, Textes et dramaturgie, Dennis Cooper, Traduction, Laurence Viallet, avec Sylvain Decloitre, Vincent Dupuy, Theo Livesey, Katia Petrowick et Jonathan Schatz, Musique originale live, KTL (Stephen O’Malley, Peter Rehberg), 1h15, du 6 au 9 octobre, Centre Pompidou.

visuels (c) « Kindertotenlieder » / Gisèle Vienne © Mathilde Darel

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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