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Complicité musicale au Festival piano-piano de Rungis

Complicité musicale au Festival piano-piano de Rungis

10 octobre 2021 | PAR Gilles Charlassier

Pour sa deuxième édition, le Festival piano-piano donne la pleine mesure à une aventure étrennée au cœur de la pandémie : défendre la musique pour deux pianos, avec des concerts mais aussi des masterclasses. La soirée donnée par les Ludmila Berlinskaïa et Arthur Ancelle, avec l’Orchestre national d’Ile-de-France en offre l’illustration, avec un programme placé sous le signe de la jeunesse.

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Lorsqu’ils ont eu l’idée d’initier un festival consacré au quatre mains et deux pianos, Ludmila Berlinskaïa et Arthur Ancelle entendait mettre en valeur un corpus riche et pourtant méconnu, pour lequel il n’existait de manifestation dédiée en France. Mais Piano-piano, qui a connu sa première édition l’an dernier, à l’heure du sursis de la rentrée au cœur de la pandémie, ne se résume pas aux concerts au Théâtre de Rungis. Affranchis des contraintes qui avaient réduit la programmation 2020, des rendez-vous gratuits jalonnent la semaine du festival dans différents lieux d’une ville d’abord connue pour son marché de gros, à l’exemple de la Grange Sainte-Geneviève ou de la Méridienne, mais également avec un camion-scène itinérant, pour des rendez-vous où rencontres et découverte de jeunes talents enrichissent l’exploration d’un répertoire d’une belle diversité. L’engagement pédagogique s’illustre également avec deux masterclasses publiques pour approcher les clefs et les secrets du quatre mains à deux pianos.

Le concert donné par les deux directeurs artistiques et l’Orchestre national d’Ile-de-France le samedi 2 octobre condense cette approche plurielle. Dans une volonté de mettre en avant la nouvelle génération, la soirée s’ouvre sur le duo formé par Zal et Vala Kravos dans la version originale pour deux pianos de La valse de Ravel – que le compositeur français avait créée en 1920 aux côtés de son confrère italien Casella. La présente lecture témoigne d’une admirable symbiose entre les deux claviers et se distingue par un équilibre et une constance dans la tension rythmique et expressive qui ne cède jamais aux facilités ou aux effets rhétoriques.

La justesse de ton et le sens des couleurs et des ressources évocatrices de l’orchestre se retrouvent dans l’Ouverture du Songe d’une nuit d’été opus 21 de Mendelssohn, où les pupitres franciliens donnent vie au panorama sonore et théâtral de la partition, dans lequel ne manque pas l’ironie du sourire dans l’imitation du braiment de l’âne. La direction bien calibrée de Rebecca Tong accompagne, avec la ponctuation discrète et efficace requise, Ludmila Berlinskaïa et Arthur Ancelle dans le Concerto pour piano n°1 pour deux pianos et orchestre en mi majeur que le même Mendelssohn avait écrit trois ans plus tôt, à l’âge de quatorze ans, et joué avec sa sœur Fanny, figure du Romantisme allemand et compositrice qui mériterait d’être reconnue à sa juste valeur. La maîtrise du dialogue entre les deux instruments se reconnaît dès l’Allegro vivace, au phrasé évoquant parfois Mozart, qui revient dans la délicatesse intime de l’Adagio non troppo, avant l’élan d’un finale Allegro conjuguant vitalité et complicité aux accents ludiques.

Après l’entracte, Rebecca Tong livre une interprétation animée de la Symphonie n°5 en si bémol majeur D 485 de Schubert – autre page d’un musicien encore jeune : le divin Franz n’avait que dix-neuf ans – et fait magistralement mentir le cliché obsolète excluant les femmes de la direction d’orchestre. Après un Allegro frémissant d’entrain, mais sans précipitation, l’Andante con moto s’affirme avec un allant souple et évident, qui ne s’alanguit pas inutilement. L’énergie de la baguette ne se dément pas dans le Menuet – avec son trio central noté Allegro molto – qui privilégie la nervosité au dramatisme, tandis que l’Allegro vivace réserve une conclusion à la mesure de cette approche palpitant d’enthousiasme juvénile, au diapason d’un festival nouveau-né plein de promesses. On pourra retrouver ses initiateurs, Ludmila Berlinskaïa et Arthur Ancelle prochainement aux Invalides le 25 novembre prochain avec deux concertos de Poulenc et Mendelssohn, avant, le 10 mars, la célébration des dix ans du duo salle Gaveau. On ne peut que se réjouir de voir l’esprit de Piano-piano, qui dépasse les clivages avec une évidence rassembleuse, sans ostentation vindicative, essaimer au-delà de son foyer à Rungis.

Gilles Charlassier

Festival piano-piano, concert du 2 octobre 2021, Théâtre de Rungis.

© Colin Le Dorlot

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