Performance
Par delà les eaux caverneuses de « L’étang » de Gisèle Vienne

Par delà les eaux caverneuses de « L’étang » de Gisèle Vienne

10 septembre 2021 | PAR Yaël Hirsch

Sujet d’un portrait jusqu’au 23 janvier 2022 au Festival d’Automne (où l’on avait déjà découvert Crowd et The Ventriloquist Convention), la chorégraphe et metteuse en scène autrichienne Gisèle Vienne propose une rentrée angoissante à partir de L’étang de Robert Walser. À voir avec Adèle Haenel et Ruth Vega Fernandez jusqu’au 18 septembre au Théâtre Paris-Villette.

Pour lire notre article sur le spectacle lors de sa création française à Douai, c’est ici.

Sous les eaux vaseuses et froides de l’étang

Sol, murs et plafond blanc comme dans un hôpital psychiatrique, tout peut se projeter sur le plateau du Théâtre Paris-Villette. Sur fond techno-house, des mannequins sont disposés, silhouettes et cheveux plutôt longs évoquant un éternel féminin glacial, mais aussi cadavérique.

Une porte grince au fond et l’on vient chercher ces corps, un à un, dans une lente chorégraphie de marionnettiste qui oscille entre le sauvetage et l’abus. Fin du premier acte. Une salve de lumière aussi coupante que du rasoir sonne les trois coups du début du drame familial mis en place par Robert Walser. Mais pas celui du retour à la vie… C’est toujours par la porte grinçante du fond qu’Adèle Haenel, androgyne et d’une blancheur aveuglante, et Ruth Vega Fernandez, talons et jean moulant ultra-féminin viennent remplacer les mannequins.

Elles se meuvent très lentement, comme déjà au fond de l’étang, leurs silhouettes ciselées par les néons à la fois fluos, variants et terriblement tristes d’Yves Godin qui continuent à se projeter uniformément autour du lit abandonné par les mannequins. Chacune interprète plusieurs rôles, avec des voix multiples et caverneuses qui semblent venir toujours du fond de l’étang.

Performances d’actrices ventriloques

C’est d’ailleurs une extraordinaire performance que les deux comédiennes livrent, assourdies. Elles nous percutent et nous gardent attentifs à la putréfaction de la violence familiale. Adèle Haenel projette sur scène toutes les voix des enfants : le personnage principal Fritz, mais aussi Paul et peut-être aussi la sœur de Robert Walser à qui l’auteur suisse a offert ce bref texte de jeunesse.

Ces voix sont encore démultipliées par les coups, les vomissements, tout ce qui est insupportable dans la quête d’amour des parents et dans les frontières non tracées qui entraînent des abus, des coups et le viol de l’innocence. Le choix de la comédienne est évidemment doublement troublant : non seulement parce que c’est rare de la voir sur les planches, mais surtout parce que son courage de parler d’abus justement, de les dénoncer publiquement résonne avec la souffrance de « ses » personnages dans le texte de Walser.

Et en face, à la fois sensuelle et séductrice, mais aussi autoritaire et manipulatrice, Ruth Vega Fernandez est juste extraordinaire d’ambiguïté malsaine, entre autorité et amour donné et refusé.

La cruauté de la marionnettiste

1h25 de supplice familial de sous les vases de l’étang, c’est visuellement impressionnant, mais aussi moralement dévastateur. Marionnettiste donc, cruelle, jusqu’à la cryogénisation des sons et des lumières, Gisèle Vienne ne fait grâce de rien et évoque le pire de l’abus dans une forme unique, glaciale, désespérante. À voir le cœur et l’âme bien accrochés.

Visuel : © Hanania

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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