Théâtre

Johanny Bert à la recherche marionnettique d’un corps utopique

Johanny Bert à la recherche marionnettique d’un corps utopique

24 janvier 2020 | PAR Mathieu Dochtermann

Le Mouffetard – Théâtre de la Marionnette à Paris programme jusqu’au 8 février le spectacle HEN de Johanny Bert, qui a reçu un bel accueil cet été à Avignon. Un cabaret marionnettique queer extravagant  et émouvant à la fois, qui utilise à merveille une partie de chant vraiment bien menée pour pousser très loin l’outrance, mais toujours avec distance et humour. C’est subtil sans en avoir l’air de prime abord, c’est magistralement orchestré, c’est un magnifique exemple de marionnette subersive bien employée, à la fois attachante et provocante. Un très beau tour de force!

Comment résister à la violence par l’exubérance, à la violence par la vie, à l’oppression par la chanson ?

Comment être libre dans un monde hyper normé ?

Comment la joie peut-elle se faire résilience, le corps désigné comme ennemi devenir un allié, l’obscurité devenir l’écrin troublant de tous les possibles ?

Cabaret queer sur fond noir

Hen, personnage du spectacle éponyme, n’a pas vocation à répondre à toutes ces questions. Hen est trop intensément dans l’être, dans le maintenant, dans la jouissance de la moindre minute, pour philosopher, ou proposer des solutions.

Mais Hen, en se montrant vivre, dans sa liberté, hors les normes, avec une distance salvatrice procurée par un humour ravageur, montre sans doute un chemin. La force et l’élégance de chanter, de se parer de paillettes, est comme la démonstration d’une voie pour s’épanouir malgré tout, quand bien même la réalité, dehors dans la rue, n’est pas tendre avec celleux qui vivent leur différence au grand jour.

Un.e personnage de l’entre-deux

Hen, c’est une personnalité puissante, émancipée, magnétique.

C’est aussi une voix chaude et soyeuse, enveloppante, cajolante, capable aussi de donner du fouet.

C’est un corps, également, un corps fluide, affranchi de toutes limites : celle de la taille d’abord, puisqu’il ne doit guère dépasser un mètre, mais celle des normes de genre, surtout. Tantôt diva à poitrine insolemment gonflée, tantôt éphèbe body-buildé, Hen a tous les sexes et n’en a aucun, est de toutes les jouissances tant qu’elles s’épanouissent dans le consentement.

Hen joue sur tous les registres, déjoue les attentes, change d’attributs. Surtout, Hen brise toutes les conventions, dont celle qui consiste à croire en sa propre existence…

Dans l’écrin d’un spectacle doux-amer

C’est un grand mérite de l’écriture de ce spectacle, de tenir un parfait équilibre entre cette marionnette extravagante – car Hen se dit bien sur scène être un « pantin », et rappellera ce fait au public tout au long du spectacle, jusqu’à l’inviter à imaginer son corps de mousse regagnant sa housse quand le rideau sera tombé – et le rappel d’une réalité très dure.

Le dosage est finement réussi : jamais dans une recherche d’effet lacrymal, mais sans rien cacher non plus de l’agression insidieuse et permanente subie par les personnes LGBTQI+, l’émotion se déploie dans un large spectre, souvent dans le registre du rire, jamais bien loin du mélodrame. Vec un brin de poésie : « Un jour, quelqu’un me serrera tellement fort dans ses bras qu’il recollera tous les morceaux », chante la marionnette blessée…

Contraste avec l’effet de réel glaçant, quand on ré-entend avec sidération ce micro trottoir imprégné de violence, de mépris, de manque d’empathie, capté pendant une manifestation contre le mariage pour tous en 2013. Comme une douche froide, qui vient rappeler que le propre des cabarets queer est de sublimer le stigmate pour en faire une fierté, l’oppression en une célébration exubérante de ce qu’offre la vie. Qu’il est too much dans l’exacte mesure de la souffrance accumulée.

La provoc’, le panache en plus

Et en effet ce cabaret est un geste de jouissance, d’humour, de positivité, d’affirmation, soutenu par un répertoire musical assez délicieux. Accompagnée par deux musiciens – violoncelliste, multi-instrumentiste – en direct, qui flanquent le castelet imitant une scène de revue, la marionnette se paie un sacré tour de chant, avec la complicité bienveillante du public. Johanny Bert, qui assure la partie de chant, montre là qu’il a un sacrément joli brin de voix, en plus d’un talent renversant qui lui permet de manipuler en même temps.

Tantôt provocant et paillard – on apprendra que « l’annulaire fait aussi l’affaire » – tantôt profondément émouvant, le répertoire marie quelques classiques de la chanson émancipée avec des compositions originales. Brigitte Fontaine côtoie Annie Cordy, Hen chante qu’il « glisse d’il en elle » et « d’elle en il », mais au final Hen nous rappelle que nous sommes tou.te.s esclaves du désir et de l’amour, et nous rappelle que nos chagrins ont la même tragique profondeur, à nous tou.te.s qui partageons la condition d’être humain…

La marionnette comme modèle de fluidité

Difficile d’imaginer que cette outrance magnifique des codes du cabaret queer aurait mieux pu se réinterpréter qu’en marionnette. Parce qu’elle est par essence fluide, parce qu’elle a tous les corps et toutes les corporéités, parce qu’elle est symbole et support de projection, la marionnette est idéale pour dynamiter toutes les normes de genre.

Elle peut le faire d’une manière subtile, tant elle semble inoffensive, tant elle peut faire oublier au besoin son étrangeté, pour mieux la reconvoquer un instant plus tard. On lui pardonne davantage, et elle en abuse.

Elle peut le faire, encore et surtout, parce que la marionnette est soluble dans tous les genres artistiques, et peut les détourner pour mieux s’en nourrir. Et parce qu’elle use de symboles et de signes, et peut tout représenter, du plus mondain au plus extraordinaire. Si Hen clame à plusieurs reprises « Je n’existe pas ! », c’est que le signe se dilue dans l’universel, que Hen est une métaphore de l’humanité blessée, de l’humain en quête de lui-même.

La marionnette subversive, pertinence et impertinence d’une figure séculaire

C’est un plaisir de voir un peu de marionnette subversive, qui ose aller suffisamment loin pour flirter avec la limite, qui vienne bousculer les codes. Certes, les deux camps en opposition sont clairement plantés ; mais quand l’adversaire désigné est l’intolérance et l’homophobie, est-ce qu’on peut être autre chose que manichéen ?

Ce n’est pas le premier spectacle à utiliser la marionnette pour donner corps à la différence. Sans aller jusqu’à convoquer le fantastique Parias de Javier Aranda, on peut signaler, en lien avec les questions queer et de genre L’imposture de Lucie Hanoy ou Requiem for a queer de la compagnie de L’Entre-Deux Mondes. Mais Hen installe sa singularité par son traitement, musical et extravaguant. Il confirme la pertinence de la rencontre entre la marionnette et la marge, la pertinence de l’emploi de l’objet et du symbole pour dire l’à-peine-dicible.

Et puis, aussi, il faut mentionner l’intelligence du jeu d’allers-retours entre illusion et manipulation révélée, la distance prise avec tout y compris avec le dispositif, les marionnettistes masqués et cachés derrière le castelet qui sont tout de même mis en lumière et présentés comme des « gardes du corps » de Hen. En multipliant délibérément les niveaux de lecture, Johanny Bert brouille les rôles et désarme le dispositif, qui n’est plus qu’artifice assumé au service d’un message qui est bien plus grand que lui. Malgré la perfection technique de l’interprétation, ce n’est pas ce qui importe, nous dit-il. Message reçu.

Le public est conquis, complice, en tous cas ravi. Le message, il le reçoit. La convention de ce drôle de personnage, il l’accepte, jusqu’au bout – même quand le « pantin » est finalement laissé gisant sur la scène, comme pour mieux insister enfin sur l’importance de s’attacher à son voisin, à sa voisine, à l’humain qui vit à côté de nous, et non au personnage de chiffon.

Entraînant, bouleversant, surprenant, majeur ! Un spectacle à ne surtout pas bouder.

Du 22 janvier au 8 février 2020, au Mouffetard – théâtre de la marionnette à Paris.

 

Conception, mise en scène et voix : Johanny Bert 
Manipulateurs de HEN : Johanny Bert, Anthony Diaz
Musiciens : Ana Carla Maza (violoncelle électro-acoustique), Cyrille Froger (percussionniste)
Auteurs compositeurs : Brigitte Fontaine, Marie Nimier, Prunella Rivière, Gwendoline Soublin, Laurent Madiot, Alexis Morel, Pierre Notte, Yumma Ornelle
Arrangements musicaux Lucrèce Sassella (voix) : Guillaume Bongiraud, Cyrille Froger
Collaboration mise en scène : Cécile Vitrant
Fabrication des marionnettes : Eduardo Felix
Travail vocal : Anne Fischer
Dramaturge : Olivia Burton
Création lumières : Johanny Bert, Gilles Richard
Régie générale et lumière : Gilles Richard
Création et régie son : Frédéric Dutertre, Simon Muller
Création costumes : Pétronille Salomé assistée de Lune Forestier, Solène Legrand, Marie Oudot, Carole Vigné
Assistante manipulation : Faustine Lancel
Construction décor : Fabrice Coudert assisté de Eui-Suk Cho
Administration, production, diffusion : Mathieu Hilléreau, Les Indépendances
Assistant de production : Baptiste NénertConception, mise en scène et voix : Johanny Bert

Visuel: (c) Christophe Raynaud de Lage

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Mathieu Dochtermann
Passionné de spectacle vivant, sous toutes ses formes, des théâtres de marionnettes en particulier, du cirque et des arts de la rue également, et du théâtre de comédiens encore, malgré tout. Pratique le clown, un peu, le conte, encore plus, le théâtre, toujours, le rire, souvent. Critère central d'un bon spectacle: celui qui émeut, qui touche la chose sensible au fond de la poitrine. Le reste, c'est du bavardage. Facebook: https://www.facebook.com/matdochtermann

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