Théâtre
[Interview] Didier Ruiz : « Ma mémoire est remplie d’histoires »

[Interview] Didier Ruiz : « Ma mémoire est remplie d’histoires »

29 avril 2014 | PAR Amelie Blaustein Niddam

Le metteur en scène Didier Ruiz donne la parole aux non-comédiens depuis 15 ans, offrant des témoignages sur des tranches de vie qui font sens. Rencontre avec cet archiviste de l’éphémère. 

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Quelle est la différence entre l’histoire et la mémoire ?

Je vais parler de moi. Ma mémoire est remplie d’histoires,  d’histoires que l’on me racontait depuis toujours, et j’ai l’impression  d’avoir toujours écouté des histoires, je parle d’histoires avec un « h » minuscule.  Ma mémoire s’est faite à partir de ça, de ces histoires que l’on trimbale dans les familles, on ne sait même plus d’où elles viennent, si elles sont vraies ou pas.  Cela n’a aucune importance, ce sont  des légendes. Tout y est plus beau, plus terrible, les amours sont absolument romancées, les morts sont affreuses, les héros grandioses.  J’ai l’impression d’avoir été construit avec ces histoires-là qui se mélangent avec les histoires fictionnelles que j’ai pu cueillir à droite ou à gauche, mais c’est beaucoup de tradition orale, de choses que l’on m’a racontées et que j’adorais que l’on me re-raconte, de façon déformée.

Vous faites du travail documentaire…

c’est vous qui le dites !

…en tout cas vous faites de l’archive. Mais l’archive c’est par essence ce qui est conservé et vous, vous fabriquez de l’éphémère, comment expliquez -vous ce paradoxe ?

Dans votre papier vous dites que Dale Recuerdos n’est pas du théâtre, je ne suis pas tout à fait d’accord. L’archive est éphémère car le théâtre l’est. Une oeuvre théâtrale est éphémère, elle est faite pour être vue à un seul moment, vous ne pouvez pas la revoir, c’est comme ça. Je suis très attaché à l’éphémère, c’est une archive éphémère qui ne se partage qu’à un moment donné.  Mais, comme c’est une oeuvre théâtrale, le spectateur repart avec dans sa besace une petite chose, quelle qu’elle soit, je n’ai pas la prétention de transmettre des messages ou de changer le regard des gens, et encore, le théâtre n’est-ce pas ça ? Est-ce que ce n’est pas réunir les gens dans un lieu précis, à un moment précis, les mettre dans le noir, les mettre dans l’état d’écoute d’une histoire, chacun à sa place, et chacun entendra une histoire différente en fonction de sa mémoire justement. 

Dale recuerdos est une re-création depuis quinze ans, comment se déroule le casting ?

Et bien, le recrutement se fait via les petites annonces, le bouche à oreille..

Donc cela se fait très peu de temps avant le spectacle ?

Un mois avant. Et moi, j’arrive pour trois jours, pour rencontrer les gens qui ont été sensibilisés. Je viens leur présenter leur projet, et à partir de là, si ils sont intéressés je leur demande de me choisir, ce n’est pas moi qui les choisis.

Ils sont là en tenue de ville, c’est leur tenue ? Et le texte ? Y a t-il de l’écriture ?

Ah oui, ce sont leurs habits et il n’y a aucun texte. Eux peuvent s’écrire un conducteur mais cela les regarde.

Donc le texte change chaque soir ?

Exactement, par exemple, quand Maurice raconte sa découverte du chewing-gum à la Libération, généralement, il raconte qu’après cette aventure  il n’a jamais donné de sucreries à ses enfants, il le racontera peut-être ce soir.

Vous avez chercher à travailler avec des « vieux », est-ce toujours le cas pour Dale Recuerdos ? A quel point doivent-ils être vieux ?

Ah… vieux ! ( rire )

Ils n’ont pas l’air si vieux !

Et pourtant… Claude a 85 ans, Roger 89… plus ils sont vieux, mieux c’est. Plus ils sont vieux plus ils ont des choses à raconter, plus ils s’en fichent. Par exemple, un jour Michelle avait une tache sur sa robe, ce n’est pas pour cela qu’elle s’est changée.

Dans leur récit, la grande histoire croise leur vie.

C’est le hasard ! Ce qui est intéressant c’est comment vous avez perçu ces événements.

Vous mettez en scène l’archive privée, ici, on a trois versions de la Seconde guerre mondiale. Pour Valse vous avez travaillé aux Archives Nationales. Est-ce le lieu qui décide du spectacle ?

Tout à fait, c’est parce-que les Archives ont ouvert leurs portes que l’on a travaillé dans la direction de l’archive privée. Ce matin , j’étais au Louvre pour repérer comment les Caravage étaient éclairés afin de préparer le deuxième volet de Valse qui se déroulera à la Basilique de Saint Denis en décembre.

Ce sera le même groupe que dans Valse 1 ?

Peut-être que des femmes qui ont participé au volet 1 reviendront je ne sais pas.

Les vieux, les femmes, et cet été à Avignon, les jeunes. Comment allez vous faire résonner la parole des adolescents dans le Tinel de la Chartreuse ?

Avec les ados c’est là, maintenant, aujourd’hui. Ce qui m’intéresse c’est comment nous aujourd’hui, on regarde le monde. Comment sommes -nous dans l’instant ?  Je trouve cela important d’être présent, éveillé dans le monde, c’est notre rôle d’être vigie, d’être des veilleurs. C’est facile de rendre le monde invisible, embrumé. Mon rôle d’artiste c’est de permettre à ceux qui ne sont pas artistes de ne pas s’endormir, de regarder le monde.

Dale Recuerdos est à voir au Théâtre de la Bastille jusqu’au 30 avril.

Visuel : Dale Recuerdos © Bruno Vallet

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Amelie Blaustein Niddam
C'est après avoir étudié le management interculturel à Sciences-Po Aix-en-Provence, et obtenu le titre de Docteur en Histoire, qu'Amélie s'est engagée au service du spectacle vivant contemporain d'abord comme chargée de diffusion puis aujourd'hui comme journaliste ( carte de presse 116715) et rédactrice en chef adjointe auprès de Toute La Culture. Son terrain de jeu est centré sur le théâtre, la danse et la performance. [email protected]

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