Marionnette
« Hématome(s) », une fable sensible et poétique portée en théâtre de silhouettes et d’ombre

« Hématome(s) », une fable sensible et poétique portée en théâtre de silhouettes et d’ombre

14 avril 2021 | PAR Mathieu Dochtermann

Hématome(s) est la nouvelle création de la compagnie Espace Blanc, présentée pour l’instant à des publics de professionnels qui ont eu la chance de le voir au Théâtre Jean Arp (Clamart) ou au Théâtre Halle Roublot (Fontenay-sous-Bois). Sur un texte contemporain, très poétique, sur le courage, l’amitié, la rôle libérateur de la parole, la compagnie livre ici un spectacle qui signe sa maturité artistique. Un théâtre d’ombres et de silhouettes d’une grande beauté formelle, servi par une interprétation précise et un travail scénique de qualité. Plutôt adressé à un public adolescent, il reste savoureux à tous âges.

La maturité, une signature s’est trouvée

On avait déjà apprécié les premiers spectacles de la compagnie Espace Blanc – Médée La Petite (lire notre critique) et aussi Adieu Bert. Cécile Givernet et Vincent Munsch y mettaient déjà à l’épreuve les éléments qui font aujourd’hui leur signature : théâtre d’ombres délicat et utilisation des marionnettes, attention à la qualité du texte et de la langue, exigence dans l’interprétation vocale, éclatement des espaces scéniques, notamment par le travail du son (spatialisé) mais aussi de la scénographie sur tables. Ce sont les mêmes éléments qui font la réussite de cette proposition, Hématome(s), mais avec un sens de l’équilibre, un souffle, une fluidité – d’aucun diraient : une évidence – qui faisaient encore un peu défaut à ses prédécesseurs.

Cela donne envie de suggérer qu’il s’agit là d’un spectacle-charnière dans l’histoire de la compagnie, le signe d’une maturité artistique, d’une singularité qui s’est trouvée. On a envie de croire au destin de ce spectacle, admirablement taillé pour un public adolescent, qui trouve son délicat équilibre entre attrait graphique, humour tendre, sous-entendus graves, et une respiration dans l’exécution qui est plaisir de jouer autant qu’il est grâce.

Propos doux-amers sur envolées lyriques

Hématome(s), c’est d’abord un très beau texte, signé par Stéphane Bientz, qui n’est lui-même pas étranger au monde de la marionnette (cie La Barbe à Maman). La pièce, publiée aux Éditions Espaces 34, a reçu plusieurs prix, dont le prix Beaumarchais-SACD. Une histoire à la trame narrative classique et robuste, mais habilement habillée de métaphores, avec une langue délicieusement inventive. Une histoire, surtout, habitée par trois personnages finement caractérisés, très attachants, de trois adolescents dont l’amitié-attirance est aussi belle qu’improbable.

L’âge des trois protagonistes, jeunes ados, dicte presque le genre, qui est celui de l’aventure initiatique. Des peurs à surmonter. Des rôles dont il faut se libérer. Des tabous qu’il faut briser. Pour grandir, pour être soi, pour s’affirmer comme individu en cohérence avec soi-même. Mais en même temps, c’est une histoire de parole refoulée, et qui aborde le mal que les adultes font parfois aux enfants, et le silence ignoble qui avale les victimes. Des sujets brûlants d’actualité, et une belle trame de réflexion, pour des adolescents de 2021.

Dans le thème et dans l’inventivité langagière, dans les personnages et dans l’absence de concessions sur le fond qui fait contre-point à la poésie de la forme, on a du mal à ne pas penser à Daniel Danis – et il s’agit là d’un beau compliment.

Ombre dessinée

L’univers graphique se met au service du propos, et le déploie avec beaucoup de justesse et de finesse. Le choix a été fait d’utiliser le théâtre de silhouettes : les trois personnages sont figurés à plat, des dessins en 2D qui sont ensuite manipulés par les interprètes qui leur prêtent leurs voix. Le coup de crayon de Fred Bidet est magnifique, la mise en couleur délicate : la dimension graphique est un régal. Les bleus délavés vont admirablement à ce récit fouetté par les embruns. Même technique pour les quelques éléments de décor qui font naître le contexte de chaque scène. Quelle élégante maîtrise il faut pour faire jaillir, en une silhouette de banc et d’un réverbère, une promenade sur un front de mer, ou pour suggérer en deux rochers et une touffe d’algues la plage à marée basse ! Et pourtant : tout est limpide, avec rien on voyage dans le tout, et l’imagination complète le film. C’est très fort.

Signature de la compagnie, le théâtre d’ombre complète le geste graphique et propose comme le négatif de cet univers. La recherche sur les textures, la qualité des effets de profondeur, est vraiment agréable. Quelques problèmes de netteté apparaissent peut-être, et le désir de voir des animations plus franches des scènes jouées en ombre, mais sans doute y a-t-il là beaucoup à mettre au compte de la jeunesse du spectacle. Le travail sur les sources lumineuse et sur les superpositions est satisfaisant : la technique se fait oublier au profit de l’effet poétique.

Dans un cas comme dans l’autre, les techniques sont utilisées à bon escient, au service du récit. Il nous a semblé que la bascule d’une technique à l’autre se faisait avec beaucoup de fluidité. Les jeux d’échelle sont en tous cas exploités à plein, et les projections autorisent à la fois un traitement par la métonymie – on montre des parties pour le tout – et une jolie inventivité – on pense là à la présence d’un générique, par exemple.

La qualité de l’interprétation, condition sine qua non

La sauce ne prendrait pas, cependant, sans la qualité de l’interprétation. C’est elle qui rend vivants et crédibles les personnages, qui est le sang battant qui irrigue le texte. Sur ce plan, on savait Cécile Givernet et Vincent Munsch capables du meilleur, ce qu’ils confirment. Dans des rôles d’ados pas forcément faciles à porter, pour le décalage d’âge, pour la langue accidentée, pour leur dimension archétypale, ils donnent la mesure de leur maîtrise du texte autant que de leur capacité à investir leur personnage. Justesse, précision, engagement, le niveau est excellent. Jenny Lepage, interprète recrutée pour jouer l’un des trois rôles, a encore besoin de temps pour atteindre la même aisance que celle des deux porteurs de projet, mais nul doute que le spectacle va se rôder de ce point de vue.

C’est d’autant plus heureux qu’il s’agit de marionnette contemporaine, et que les manipulateurs sortent de cette fonction pour prendre en charge directement le personnage, de temps à autre. C’est à chaque fois bien amené, sans la lourdeur d’un effet imposé. Sans perturber le cours du récit, cela contribue à l’ancrer dans le maintenant et dans la chair, en le rendant tellement plus intéressant – magie du spectacle vivant !

La manipulation est également à la hauteur. Sans excès parasites, elle est globalement nette et précise. Elle parvient, chose qui n’est pas aisée dans un théâtre de silhouettes, à trouver une manière de créer la profondeur. Et surtout, elle est suffisamment chargée d’énergie, sur un rythme juste, pour insuffler la vie là où il n’y a que des images, sans articulations ni possibilité d’autres artifices. Cela « prend » tout de même très bien, et on se laisse totalement emporter par cette bande dessinée tridimensionnelle et animée : c’est le signe de la réussite.

Sobriété… en trompe-l’oeil

De la mise en espace, on dira qu’elle est simple et réussie : trois tables qui composent autant d’espaces distincts, ou se combinent selon différents plans pour composer des espaces plus grands permettant des effets de travelling ou de profondeur. C’est redoutablement efficace, et tout aussi redoutablement bien utilisé. En fond, un écran pour les ombres, complété au tout début du spectacle par un voile à l’avant-scène. C’est toute la trompeuse simplicité du théâtre d’ombres ou du théâtre au noir, qui cachent leurs rouages derrière le voile d’une apparence naïve.

L’habillage sonore nous a semblé moins travailler cet effet de spatialisation que l’on avait particulièrement noté sur les spectacles précédents, et qui participe de la singularité de la compagnie. Peut-être l’équipement de la salle limitait-il les possibilités en la matière. En revanche, on peut saluer l’impeccable travail fait sur le bruitage, qui ne contribue pas peu à faire surgir immédiatement et avec netteté les décors qui peuplent l’imagination des spectateurs.

On mettra un bémol, car il en faut bien un, du côté du choix d’utiliser autant de techniques différentes, en manipulation ou au sein de la famille des ombres. Certains spectateurs n’y prêtent aucune attention, captifs qu’ils sont de l’histoire. D’autres, peut-être moins réceptifs, pourront avoir l’impression d’une volonté de démontrer un savoir-faire, qui est réel, mais qui peut desservir le spectacle en donnant le sentiment que les metteurs en scène ont voulu trop montrer de leur habileté technique. On se demande parfois pourquoi telle technique à tel endroit, ou pourquoi tel changement à tel moment. C’est discret, presque invisible. Mais quand on le remarque, cela interroge. Le mieux serait-il parfois l’ennemi du bien ?

En tous cas, le résultat est là : c’est un très beau spectacle, subtil et délicat, qui démontre une maturité artistique, dans les choix comme dans la mise en œuvre. Il y a là la fluidité, le rythme, l’équilibre, ces petits rien indéfinissables mais dont la somme détermine un spectacle qui « marche ». Au-delà de la beauté formelle, au-delà de la poésie évidente du texte, au-delà de la qualité de l’interprétation, c’est cela qui fait d’Hématome(s) une très belle proposition. Et qui autorise à affirmer : ça y est, Espace Blanc s’est trouvé.

Distribution
Mise en scène : Cécile Givernet et Vincent Munsch
Interprètes : Cécile Givernet, Jenny Lepage, Vincent Munsch
Scénographie et univers sonore : Vincent Munsch
Univers graphique : Fred Bidet
Ombres : Bruno Michellod
Regard extérieur : Pascal Contival et Grégoire Cailles
Lumières : Corentin Praud et Julien Musquin

Visuel: (c) Simon Gosselin

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Agenda cinéma du 14 avril 2021
Mathieu Dochtermann
Passionné de spectacle vivant, sous toutes ses formes, des théâtres de marionnettes en particulier, du cirque et des arts de la rue également, et du théâtre de comédiens encore, malgré tout. Pratique le clown, un peu, le conte, encore plus, le théâtre, toujours, le rire, souvent. Critère central d'un bon spectacle: celui qui émeut, qui touche la chose sensible au fond de la poitrine. Le reste, c'est du bavardage. Facebook: https://www.facebook.com/matdochtermann

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