Théâtre
Un pari réussi pour le festival marionettique Ningyo

Un pari réussi pour le festival marionettique Ningyo

20 février 2017 | PAR Mathieu Dochtermann

Du 10 au 17 février, le festival Ningyo, organisé à l’espace Bertin Poirée par la compagnie Tsurukam, a régalé son public de spectacles variés, alternant formes orientales et théâtre de marionnettes et d’objets occidentaux. Une programmation libre, qui a su ne pas s’enfermer dans un genre précis, avec des propositions de qualité et de très belles découvertes: il y a tout lieu d’attendre la troisième édition avec impatience!

[rating=4]

On avait rapporté ici meme le lancement de la 2nde édition du festival Ningyo, festival franco-japonais de formes marionettiques et apparentées. Le festival s’est clôturé ce vendredi sur la présentation, deux jours de suite, d’un double plateau de grande qualité. L’affluence à tous les spectacles, et la qualité des propositions, ont fait de cette deuxième édition un succès.

L’apogée du festival a sans nul doute été les deux représentations de Tori No Monogatari, de la compagnie japonaise Genre:Gray. Les amoureux de la marionnette ont pu découvrir un spectacle très épuré, absolument muet, aussi délicat que poétique, aux confins du théâtre de gestes et de marionnettes, avec des parties dansées de toute beauté. Il est toujours un peu troublant de constater le point auquel le spectacle vivant peut transcender les frontières pour saisir d’émotion un public situé presque aux antipodes du lieu de création originel. C’était le cas ici, les spectateurs parisiens ont été transportés par la délicatesse de la restitution de cette histoire d’oiseau qui se souvient d’avoir été humain, et d’humain qui se souvient d’avoir été oiseau. La manipulation à proprement parler n’intervient qu’assez tard dans cette pièce, mais elle est d’une grande finesse, et fait exister sur scène, pour un moment éphémère, un personnage fort et mystérieux qui partage la danse de l’interprète unique, Akemi Kitai. La musique et les costumes sont magnifiques.

Les plateaux « occidentaux » des jeudi 16 et vendredi 17 n’étaient pas en reste. On n’a pas eu l’occasion de voir les spectacles, apparemment excellents, du Collectif 23h50, de la compagnie Via Verde ou de la compagnie La Berlue. En revanche on a assisté au « Plateau n°2 », qui réservait de très belles surprises.

Ledit plateau débutait par une représentation de Médée la petite, une réinterpretation sombre et visuellement intrigante du mythe de Médée. La manipulation est ici minimale: l’essentiel de l’action se fait au travers d’un théâtre d’ombres où les mouvements sont surtout ceux des lumières. La recherche visuelle est très minutieuse et très aboutie, et inclut l’usage d’une lanterne magique pour narrer l’empoisonnement de Creüse et de Créon. Le tout est accueilli dans un castelet en forme de roulotte, qui se retrouve en version réduite sur le plateau. Un grand soin est également apporté à l’environnement sonore spatialisé avec talent, voix pré-enregistrées comme musique. Le décalage dû au passage au théâtre de marionnettes et d’objets n’ôte rien à la noirceur de la tragédie, mais n’exclut pas non plus une certaine distanciation et une certaine ironie. C’est habile, c’est émouvant et c’est plastiquement réussi : on ne peut que conseiller de tenter de le voir lors de ses prochains passages, notamment lors du festival MARTO! en mars.

Le second spectacle présenté faisait ses toutes premières armes lors du festival: Monsieur Nu, de la compagnie Coatimundi. Sur une table éclairée par deux découpes, gît un amas de bois. Lentement, il s’anime, regroupe ses membres, se redresse, se découvre semble-t-il, tandis que les notes d’un piano s’égrainent doucement. Monsieur Nu se révèle, humanoïde de bûches et de branches, une figure entique ne manquerait pas de relever l’amateur de Tolkien. Sans un mot, il explore sa mobilité dans une danse lente, pour finalement mourir ou s’assoupir, recroquevillé en position fœtale, parvenu au bout d’une vie éphémère ou d’un sursaut d’énergie, on ne sait. Sa forme totémique et son matériau brut, organique, donnent l’impression qu’il retourne à un rêve qui dure depuis les premiers temps du monde, et qu’il a été donné au public d’être témoin d’un éveil qui ne se produit qu’une fois par siècle. Beau et poétique, avec un travail de manipulation très fin des deux marionnettistes.

Dernier spectacle du Plateau 2, Kuliss, de Lana Paic, ose la convergence entre jeu incarné, marionnette anthropomorphe à taille réelle, et jonglerie. Une manipulation qui engage tout le corps, et de très beaux tableaux, comme l’entrée en scène dans le noir, une petite lampe éclairant faiblement le plateau jonché de membres de marionnette épars, et une paire de haches traînant ça et là. Beaucoup d’humour, de l’émotion quand l’artiste danse avec cette marionnette qu’elle a patiemment ré-assemblée, comme une dépendance de la créatrice envers la créature… mais la fin du spectacle, faite uniquement de jonglage avec des haches, ne donne pas la sensation d’être aboutie: on ne sait trop quel sens y donner par rapport au reste de la proposition… Difficile cependant de juger s’agissant d’une adaptation au format 20 minutes d’un (jeune) spectacle sensé en durer 60… A revoir pour en être sûr!

Au bilan, un festival réussi: un accueil chaleureux, une programmation équilibrée et de qualité. Vivement la troisième édition!

Tori No Monogatari (compagnie Genre:Gray)
Mise en scène: Miyako Kurotani
Concept, décor, interprétation: Akemi Kitai
Création lumière: Megumi Shimoda
Son: Mari Obayashi

Médée la petite (compagnie Espace Blanc)
Conception et interprétation : Cécile Givernet
Voix: Pascal Contival, Cécile Givernet, Jenny Lepage, Manuel Martin

Mr Nu (compagnie Coatimundi)
De et par: Jean-Claude Leportier et Catherine Krémer
Mise en scène, chorégraphie, création marionnette: Jean-Claude Leportier et Catherine Krémer
Interprétation: Marion Pirault et Catherine Krémer

Kuliss (Lana Paic – compagnie L’Estock Fish)
Interprétation, manipulation et jonglerie: Lana Paic
Mise en scène, dramaturgie: Kirsti Ulvestad

Régisseur du festival: Fabrice Olivier

Visuels: (C) Festival Ningyo, Cie Genre:Gray, Jean-michel Jarillot

Infos pratiques

« Fairy Tale », le conte désenchanté de Hélène Zimmer
Anaïs de Contades, chef de file de la Romantic Rebellion
Mathieu Dochtermann
Passionné de spectacle vivant, sous toutes ses formes, des théâtres de marionnettes en particulier, du cirque et des arts de la rue également, et du théâtre de comédiens encore, malgré tout. Pratique le clown, un peu, le conte, encore plus, le théâtre, toujours, le rire, souvent. Critère central d'un bon spectacle: celui qui émeut, qui touche la chose sensible au fond de la poitrine. Le reste, c'est du bavardage. Facebook: https://www.facebook.com/matdochtermann

Publier un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée.

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *


Soutenez Toute La Culture