Marionnette
« Scalpel », des marionnettes pour une dystopie angoissante

« Scalpel », des marionnettes pour une dystopie angoissante

25 février 2021 | PAR quentin didier

C’est sur une scène de l’Association Lillico à Rennes que la compagnie Tro-Héol dévoile aux professionnels sa dernière création. « Scalpel » est le premier volet d’une série de spectacles de marionnettes sur le thème de l’humain augmenté. Rencontre donc avec ce que pourrait bientôt être notre société, et comme souvent la dystopie inspire crainte tant elle est proche de notre réalité…

Martial Anton et Daniel Calvo Funes de la compagnie Tro-Héol mettent en scène un texte d’Alexandra-Shiva Melis. Ce projet de spectacle a été sélectionné en 2019 pour participer au festival de formes animées « Onze ». Scalpel est présenté aux professionnels à Rennes en attendant un public plus large dont des adolescents, le spectacle étant accessible à partir de 13 ans.

Et que ça passe sous le bistouri

Nous sommes en 2053 et la société est (encore plus) soumise à des dictats universels de beauté. Emma (la marionnette est dirigée par Mélanie Depuiset) est une jeune femme de 27 ans qui travaille dans un sous-sol, à l’abris de tous les regards. Elle parvient cependant à décrocher un poste bien plus attrayant. Malheureusement elle ne correspond pas aux canons de beauté, et elle doit cette fois-ci interagir avec d’autres humains. Emma n’est pas moche comme elle le dit, mais elle n’est sûrement pas assez belle pour ce nouveau poste, elle n’est que de catégorie D selon ses dires. Pour gravir les échelons d’un monde dystopique (très inspiré du génialissime Bienvenue à Gattaca d’Andrew Niccol) où la beauté est essentielle pour exister, notre protagoniste doit avoir recours à la chirurgie esthétique.

Au départ c’est enjoué qu’elle déclare avoir économisée suffisamment d’argent pour changer son corps, véritable gage de réussite sociale. Mais le rêve tourne très cours, tout cela à cause de sa rencontre avec un chirurgien machiavélique interprété en chair et en os par le comédien Frédéric Rebière. Ce dernier revêt un costume clownesque, mais ce clown-là ne cherche pas en premier lieu à faire rire, loin de là. Cet homme est aussi cupide que malsain, il est une personnalisation même de cette société dystopique.

Nous sommes alors plongés dans un univers terriblement proche du nôtre. Emma n’est pas une marionnette fantasque, c’est une femme comme il en existe tant d’autres sur cette planète. Une femme qui comme beaucoup (tous) est inconsciemment accablée par des normes sociales aliénantes. C’est avec ce cynisme d’autant plus effarant et angoissant car presque pragmatique, que les deux metteurs en scène nous baladent. Le spectacle de marionnette ne ravit ni les petits, ni les grands. Non car sous son faux air burlesque il nous transporte dans un véritable cauchemar, un cauchemar qui commence avant même le premier coup de bistouri.

Il faut suivre le protocole

Bon il faut l’avouer la première rencontre entre Emma et ce chirurgien esthétique est particulièrement amusante. La jeune femme découvre tout ce qui, selon un praticien rusé qui cherche à gonfler la facture finale, est laid chez elle. Scalpel satire à merveille les normes de beautés de notre propre époque. Mais le rire se fait de plus en plus grinçant lorsque commence finalement l’opération. Sous couvert d’un spectacle de marionnette avec beaucoup d’humour, les metteurs en scène réalisent une œuvre angoissante et quasiment terrifiante. Emma n’a plus aucun contrôle sur la situation, elle est totalement entre les mains d’un chirurgien plus proche du savant fou que du grand sauveur.

Il y a de la violence dans ce spectacle, une violence symbolique dont l’apothéose est cette soumission totale dont est victime Emma lors de son intervention. Elle n’est plus maîtresse de son corps et de sa volonté, c’est le diabolique chirurgien qui gère tout. Pire, ce n’est même pas forcément lui qui soumet la jeune femme, mais le fameux « grand protocole » qui désigne les multiples interventions chirurgicales nécessaires. C’est ce qui effraie dans Scalpel, le monde dystopique présenté ici est juste une exagération de notre propre société libérale. Et ce résultat terrifiant n’est que l’aboutissement d’une soumission au protocole : il faut être comme ceci et pas comme cela, il faut faire ceci et pas cela. Alors on peut même citer une réplique du personnage du Joker dans The Dark Knight : « Tu sais ce que j’ai remarqué ? C’est que personne ne panique lorsque les choses se déroulent selon le plan, même si ce plan est effroyable. ».

Scalpel nous rappelle avec brio qu’il ne vaut mieux pas s’en tenir à tous les protocoles, et que même si l’erreur est humaine, sa conséquence peut être irrémédiable. En effet, c’est Emma elle-même qui a signé les formulaires du chirurgien.

Production : Tro-héol

Mise en scène : Martial Anton et Daniel Calvo Funes

Ecriture: Alexandra-Shiva Mélis

Avec : Mélanie Depuiset et Frédéric Rebière

Marionnettes : Daniel Calvo Funes

Accessoires : Daniel Calvo Funes et Rosario Alarcon

Scénographie : Martial Anton et Daniel Calvo Funes

Musique et création sonore : DEF

Création lumière : Martial Anton

Construction décors : Thomas Civel (avec Christophe Derrien)

Confection des costumes : Maud Risselin

Visuels : Dossier de presse

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