Marionnette
“Rebetiko”, la musique et l’image pour dire l’exil et la nostalgie

“Rebetiko”, la musique et l’image pour dire l’exil et la nostalgie

24 novembre 2022 | PAR Mathieu Dochtermann

Programmé le 18 novembre au Théâtre Halle Roublot et au Mouffetard – Théâtre de la Marionnette à Paris du 22 au 30 novembre, Rebetiko de la compagnie Anima Théâtre est un spectacle de marionnettes et projections holographiques, un bijou de précision dans l’imagerie qui porte une fable à la fois personnelle et universelle, intime et politique. Une œuvre aux accents cinématographiques appuyés qui raconte la nostalgie, l’exil, l’âpreté du voyage pour celle ou celui qui fuit dans la solitude.

La vue et l’ouïe

Cela commence par un portrait. Et par une musique. Le portrait, c’est une photographie en noir et blanc d’une femme d’une autre époque, et c’est l’un des fils conducteurs de ce spectacle qui réalise la prouesse de proposer une dramaturgie limpide et cohérente alors qu’il est entièrement muet. La musique, c’est le Rebetiko, une musique populaire grecque qu’on a pu décrire comme un “blues hors-la-loi”, une musique aux influences largement orientales qui racontait aux alentours de l’entre-deux guerres la vie des bas quartiers, peuplés d’exilés et de laissés-pour-compte. C’est cette musique qui est le fil sonore du spectacle, et que Nicolo Terrasi attaque d’entrée de jeu.

Le focus bascule alors sur un dispositif comme on en voit pas souvent: au-dessus d’une table de manipulation, un miroir sans tain incliné à 45° vers les spectateurs, et, derrière, un nouvel espace de manipulation dans le fond duquel se trouve un écran de projection. L’ensemble permet certes de jouer “hors du castelet” – si on peut dire, puisque si castelet il y a, c’est d’une espèce vraiment surprenante – mais il permet surtout de projeter des images. Certaines peuvent apparaître sur l’écran à fond de scène, mais la plupart se reflètent dans la vitre en créant des effets holographiques étrangement éthérés, qui conviennent étrangement à l’atmosphère du spectacle.

Où la manipulation rencontre la projection

Côté manipulation “cachée”, les marionnettes sont montrées au travers de la vitre, avec un effet de théâtre au noir où les deux manipulatrices portent des tenues sombre qui les font disparaître, y compris un voile noir qui masque leur visage. Cet espace semble destiné à représenter sinon le présent, du moins une temporalité proche du présent. A l’intérieur, les marionnettes existent entre plusieurs plans sur lesquels des images peuvent venir s’animer, devant ou derrière elles, un dispositif rare et complexe, similaire à celui employé par exemple dans De l’autre côté du citron de la compagnie À demain mon amour. Cela permet des effets de profondeur intéressants, même si cela doit sans nul doute rendre d’autant plus délicate la tâche des marionnettistes. L’écran du fond permet même de jouer un peu en théâtre d’ombre : ces dernières viennent alors créer un plan de jeu supplémentaire entre l’image projetée à l’arrière et la marionnette manipulée devant l’écran.

Côté manipulation à vue, les marionnettes – qui représentent majoritairement des enfants sur les routes de l’exil, avec toutes les avanies qu’on peut s’imaginer, dans une temporalité qui est celle du passé – sont animées sur l’espace de la table. Les marionnettistes sont alors parfois costumées, et représentent des adultes qui entourent les enfants, soit qu’ils soient de leur famille, soit qu’ils constituent des rencontres sur leur route, souvent inamicales. Mais elles manipulent parfois aussi en étant cachées derrière la table, quand l’enfant est abandonnée à elle-même.

Dans ce dispositif complexe, les deux marionnettistes réalisent un travail d’orfèvre. Elles sont obligées de passer d’une échelle à l’autre, de se mettre en jeu et d’en sortir, de composer avec les vidéos ou de prendre entièrement le focus, en restant attentives au tempo qui se tisse avec le musicien. Le rythme est juste, la manipulation douce quand il le faut, l’ensemble très fluide. Cela ne doit pas être une partition facile à jouer, d’autant plus qu’en l’absence de dialogue l’attention du public est rivée aux marionnettes et aux signes envoyés par leurs mouvements : aucune approximation n’est possible. Il faut donc saluer la qualité du travail accompli.

Artisanat de l’image, orfèvrerie de la composition visuelle

Particularité du dispositif, les marionnettes jouant dans chacun de ces deux espaces peuvent se croiser : en effet, celles qui sont manipulées sur la table à l’avant-scène peuvent aussi jouer des scènes “à l’horizontale”, couchées, que le public peut alors suivre en regardant leur reflet dans la vitre qui les présente alors avec un effet holographique et à la même hauteur que celles “de derrière”. De cette manière, des marionnettes “du castelet” peuvent cohabiter dans l’image avec des marionnettes “de la table”. On est parfois un peu égaré entre les différents espaces, l’œil affolé ne sachant plus où se poser pendant un bref instant, mais on comprend finalement les conventions de mise en scène et on reprend bien vite le fil de l’histoire – et la suspension de l’incrédulité qui l’accompagne.

Tout ce dispositif, justement, pourrait sembler excessif et encombrant, ainsi raconté. Il n’en est rien : il se laisse justement oublier la majeure partie du temps, parce qu’il n’est pas un gadget, mais un multiplicateur de possibles mis entièrement au service de l’histoire. Les images – souvent des films – en noir et blanc semblent être souvent, sinon tout le temps, des images d’archive, ce qui n’exclut pas qu’elles fassent forte impression, comme ces bottes de soldats marchant au pas cadencé qui font une allégorie parlante de la dictature militaire. L’utilisation de l’image est très riche : elle peut indiquer un contexte (l’exemple des bottes), un décor (par exemple, la fenêtre d’un appartement), un mouvement (par exemple, la vue subjective d’un voyage sur un chemin forestier).

D’ailleurs, il y a aussi un certain artisanat dans la production des images : par exemple, les vagues d’une mer déchaînée peuvent être figurées à l’aide d’un film plastique agité par l’une des marionnettistes qui vient se mélanger à des images projetées sur la table. Le tout est d’une grande finesse. La diversité des techniques employées, en volume ou en 2D, plus ou moins artisanales, plus ou moins évanescentes, permet de réaliser une composition visuelle riche et nuancée, au sein de laquelle les différents éléments se marient sans se heurter.

De l’intime au politique, le détour par le poétique

Le sujet abordé a une puissance intime qui se révèle dans l’intensité dramatique des images et des situations. Le metteur en scène Yiorgos Karakantzas, lui-même d’origine grecque, peint avec délicatesse l’histoire de cet enfant jetée sur les routes de l’exil, embarquée sur un pauvre rafiot malmené par une tempête en mer. Bien entendu, cela n’est pas sans avoir un écho universel et contemporain, quand on pense que ces mêmes routes sont maintenant empruntées par des personnes migrantes fuyant d’autres persécutions, d’autres guerres, d’autres misères. Le propos, sans être ouvertement politique, invite à voir ces événements passés et présents sous un angle sensible. Le spectacle est en tous cas poignant : ces jeunes gens aux dégaines de Gavroches arrachés à leurs parents et tentant de survivre à leur voyage sont assurément émouvants.

Dans le traitement de ces questions, la marionnette permet de prendre une distance, à la fois émotionnelle et poétique. Emotionnelle, car le spectateur peut se raccrocher au fait que ce personnage d’enfant n’est, somme toute, qu’un objet qu’on anime, quand la violence qui s’exerce contre lui se fait trop forte, qu’il perde ses parents, frôle la noyade, soit vendu par des gens qui avaient fait mine de l’aider, soit poursuivi par des canidés féroces… Poétique, parce que la marionnette permet le rêve et rend possible l’impossible, parce que les personnages peuvent s’envoler, disparaître pour mieux réapparaître…

De bout en bout, l’accompagnement de Nicolo Terrasi, qui alterne entre les accents très bluesy d’une guitare électrique saturée et les attaques pincées qui sonnent beaucoup plus proches des musiques traditionnelles, donne une couleur musicale à l’ensemble. Les signes ne sont pas nombreux dans l’image même qui permettent de raccrocher l’histoire à la Grèce – ce qui participe d’ailleurs à la rendre universelle. C’est donc, pour beaucoup, l’univers sonore gravitant autour du Rebetiko qui indique où, sur la carte des guerres et des malheurs du monde, cette histoire muette pourrait être localisée.

En somme, Rebetiko est un spectacle visuel à la construction délicate, qui se signale par la singularité de son dispositif, mais aussi par la clarté de sa dramaturgie muette et par la précision des images composées – sans que cela ne nuise à sa portée poétique, bien au contraire.

GENERIQUE

Mise en scène : Yiorgos Karakantzas
Écriture : Panayotis Evangelidis
Compositeur-musicien : Nicolo Terrasi
Marionnettistes : Irene Lentini et Magali Jacquot
Régie : Nicolas Schintone
Construction marionnettes et accessoires : Demy Papada et Dimitris Stamou – Cie Merlin Puppet Theatre
Création Lumière : Jean-Louis Floro
Vidéo : Shemie Reut
Construction de la Laterna : Panos Ioannidis
Bande son : Katerina Douka, Voix ; Christos Karypidis, Oud ; Tassos Tsitsivakos, Bouzouki
Costumes : Stéphanie Mestre
Construction de la structure : Sylvain Georget et Patrick Vindimian
Assistante : Mara Kyriakidou

Photo : © Hugues Cristianini

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Mathieu Dochtermann
Passionné de spectacle vivant, sous toutes ses formes, des théâtres de marionnettes en particulier, du cirque et des arts de la rue également, et du théâtre de comédiens encore, malgré tout. Pratique le clown, un peu, le conte, encore plus, le théâtre, toujours, le rire, souvent. Critère central d'un bon spectacle: celui qui émeut, qui touche la chose sensible au fond de la poitrine. Le reste, c'est du bavardage. Facebook: https://www.facebook.com/matdochtermann

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