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Petites silhouettes de grandes femmes : « En avant toutes »

Petites silhouettes de grandes femmes : « En avant toutes »

18 mars 2022 | PAR Mathieu Dochtermann

En avant toutes est un spectacle de théâtre de papier co-mis en scène par Zoé Grossot et Lou Simon (compagnie BOOM). Il est en ce moment à l’affiche du festival MARTO, avec des représentations dans divers théâtres du Sud de Paris jusqu’au 25 mars.

Petit format mais grande énergie

Quand on voit la reproduction de l’Arc de Triomphe, guère plus haute que deux mètres, au milieu du grand plateau de L’Azimut / Théâtre Firmin Gémier – La Piscine, on prend un peu peur : le lieu est-il adapté à un spectacle de théâtre de papier où l’interprète, qui est aussi autrice et co-metteuse en scène, va camper son spectacle à l’aide d’images collées sur du carton fort ? L’énergie pourrait facilement se disperser dans une salle aussi imposante…

Et pourtant il n’en est rien : peut-être ne voit-on pas tous les détails depuis le dernier rang, mais l’énergie et la conviction déployées par Zoé Grossot sur scène franchit aisément la distance qui nous sépare d’elle. La mise en lumière habile sait aussi ramener l’espace à la bonne échelle, et laisse les volumes superflus se perdre dans l’obscurité. L’attention se porte là où elle doit se porter, l’éclairage guide l’attention autant qu’il met les images en valeur. On peut alors profiter pleinement du spectacle.

Construction d’une histoire matrilinéaire

Les personnages qui sont posés là sont des personnages féminins… que, d’ailleurs, on peut hésiter parfois à qualifier de personnages, car toutes ne sont pas incarnées par l’interprète. En effet, ce spectacle tient de la conférence théâtrale, et fait une part très large à la narration. En tous cas, il ne s’agit pas juste d’un théâtre de silhouettes : dans la mesure du possible, des images d’archives historiques sont employées pour habiller ces représentations bidimensionnelles des personnes dépeintes.

Ce n’est pas un hasard si une dimension historique se manifeste là : elle est revendiquée, dans la mesure où le propos est de célébrer les femmes, particulièrement celles qui ne sont jamais célébrées, celles dont le nom est oublié au milieu de la masse des grandes figures historiques qui ont pour point commun d’être masculines – et blanches, serait-on tenté d’ajouter. La narratrice-manipulatrice est très claire sur ce point : en représentant dès le début du spectacle la tentative de dépôt d’une gerbe à la femme du Soldat inconnu le 26 août 1970 à Paris, action symbolique de quelques militantes qui fonderaient bientôt le Mouvement de libération des femmes (MLF), l’artiste explique toute la teneur de son geste. Il s’agit de compléter cette cérémonie, et de célébrer un matrimoine historique dont les personnes qui s’identifient comme femme puisse tirer force et fierté.

Il ne reste donc rien à deviner, mais tout à sentir. De la galerie de portraits, qui commence par Anne Lister et Maria Anna Mozart, on sait dès le début qu’elle sera nécessairement choisie arbitrairement, avec toute la subjectivités des deux autrices. Ce qui compte, c’est le point auquel chacun d’entre eux a le potentiel d’émouvoir le public – ou pas, selon les sensibilités propres à chacun.e. Et il faut reconnaître qu’un certain nombre des portraits touchent juste. L’exemple de Maria Anna est criant d’injustice, on frémit d’horreur aux tortures infligées par l’épouvantable J. Marion Sims à Anarcha et aux autres esclaves sur lesquelles ce bourreau opérait sans anesthésie, on s’enthousiasme pour les sardinières grévistes de Douarnenezv, leurs chants et leur combat, et l’histoire de Louise, amenée avec beaucoup de délicatesse, provoque un petit frisson dans l’assistance. D’autres portraits en revanche sont trop anecdotiques pour être pleinement touchants : menés plus vite, on n’a pas le temps de s’attacher à l’histoire de la femme dont il est question ou de prendre la mesure de son importance.

Mise en image sobre pour de grands effets

Tout aussi bien, la mise en image est très agréable, et donne parfois lieu à des tableaux très beaux, comme ce panorama en plusieurs panneaux du désert d’Atacama au Chili, d’autant plus saisissant quand on entend l’histoire qui l’accompagne, celle de ces femmes qui y cherchent inlassablement les os de leurs proches assassinés sous la dictature…

Globalement, l’aspect visuel est bien pensé, y compris dans sa dimension symbolique, avec des effets de rapport d’échelle, et la multiplication des figures qui peuplent graduellement le plateau qui était initialement vide. Le final, qui voit se déployer un nouvel élément de scénographie autour d’une histoire pour une fois fictive, nous a moins touché – mais c’est un sentiment tout subjectif – jusqu’à ce que retentissent les paroles d’Une Sorcière Comme Les Autres par Anne Sylvestre, et on doit confesser qu’à ce moment il est difficile de ne pas verser une larme. Comme quoi, les paysages sonores comptent aussi beaucoup dans l’écriture d’un spectacle.

Très habile est également la scénographie, l’arche se démantelant graduellement en de multiples parallélépipèdes qui sont autant de tables de manipulation. Là aussi il y a une forte dimension symbolique : l’Arc qui célèbre les triomphes militaires des hommes virils et courageux est déconstruit pour devenir le support du spectacle, comme l’emprise patriarcale sur la mémoire collective est ici analysée, déconstruite, et renversée. Simple et efficace.

Une interprétation empreinte de clown sensible

C’est un spectacle assez didactique, dont on sent qu’il a été écrit avec l’idée d’être adressé à des adolescent.e.s, sans que pour autant cela ne soit lourd ou pénible. Au contraire, En avant toutes fait beaucoup appel à l’humour et à une certaine forme de clown qui était déjà employée par Zoé Grossot dans son précédent spectacle, L’univers a un goût de framboise : une adresse très directe à la première personne, une maladresse touchante, la confession immédiate de tous ses endroits d’inconfort, avec une sensibilité à fleur de peau. La narratrice, qui n’est pas si éloignée que cela de la personne de l’interprète, a mal de l’histoire qu’elle raconte, et elle ne s’en cache pas. Cela la rend attachante.

D’un autre côté, l’approche clownesque induit une interprétation assez particulière, que les spectateurs recevront plus ou moins bien : projection forte, énergie maintenue à un niveau soutenu tout du long du spectacle, voix de tête et articulation très détachée. On aurait peut-être aimé plus de variations d’amplitude dans l’énergie du spectacle : on reste beaucoup dans un registre généreux et puissant, avec peu de moments de pause. C’est agréable en ce que c’est dynamique, mais cela ne permet pas de se poser de temps en temps, sur une humeur plus contemplative qui permettrait de mieux intérioriser ce que ce voyage dans la dimension féminine de l’histoire dépose en nous.

Dans l’ensemble, il s’agit d’un spectacle cohérent, habilement écrit comme habilement mené, avec une énergie et une conviction qui s’avèrent communicatives. Militant mais pas sentencieux, il laisse de belles images et de forts moments d’émotion. On en ressort avec l’envie d’en savoir plus, et de mieux célébrer toutes ces ancêtres sans lesquelles nous ne serions pas là, sans lesquelles quelques-unes des plus belles inventions de l’humanité n’auraient pas eu lieu. Touché.e !

GENERIQUE

Jeu Zoé Grossot,
mise en scène Zoé Grossot, Lou Simon,
regard clown Erwan David,
scénographie Cerise Guyon,
création sonore Thomas Demay,
création lumière et régie Romain Le Gall Brachet,
conseillère dramaturgique Karima El Kharraze,
administration Jason Abajo,
crédit photo Christophe Marand

Hofesh Shechter viscéral à l’Opéra de Paris
Mort et transfiguration à la Philharmonie de Paris
Mathieu Dochtermann
Passionné de spectacle vivant, sous toutes ses formes, des théâtres de marionnettes en particulier, du cirque et des arts de la rue également, et du théâtre de comédiens encore, malgré tout. Pratique le clown, un peu, le conte, encore plus, le théâtre, toujours, le rire, souvent. Critère central d'un bon spectacle: celui qui émeut, qui touche la chose sensible au fond de la poitrine. Le reste, c'est du bavardage. Facebook: https://www.facebook.com/matdochtermann

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