Marionnette
Palomar, spectacle brillant d’intelligence et de charme

Palomar, spectacle brillant d’intelligence et de charme

13 octobre 2021 | PAR Mathieu Dochtermann

Pour la soirée d’ouverture de saison le 10 octobre, le Théâtre aux Mains Nues a fait le choix de présenter le spectacle Palomar de Raquel Silva (cie Pensée Invisible), adapté de textes tirés du livre du même nom d’Italo Calvino – spécifiquement Le sein nu, Le gorille albinos et L’univers comme miroir. Un spectacle de théâtre de papier en castelet, utilisant des images peintes ou découpées en 2D. C’est brillant, c’est beau, c’est poétique, bref c’est parfaitement réussi.

L’intelligence de Calvino, la clarté en plus

Faire entendre les textes d’Italo Calvino, c’est toujours une gageure. Ils sont élégants, plein de sens, subtils, mais également complexes, élaborés parfois à l’excès, pleins de circonvolutions et de détours qui les rendent difficiles d’accès.

En les transposant en théâtre de papier avec beaucoup d’humour et une très belle finition graphique, Raquel Silva réussit à rendre le propos limpide. Tout à coup, l’utilisation de l’image offre un support à la compréhension, on ne se perd plus dans l’abstraction des phrases à rallonge. On goûte alors pleinement et l’élégance de la pensée, et l’auto-dérision, et la clairvoyance pénétrante de l’auteur. Rien que pour cela, ce spectacle est un cadeau.

Un théâtre visuel de qualité

Il est tout aussi estimable pour sa mise en œuvre et en jeu. Il s’agit ici de jouer avec des planches peintes ou découpées, montrées dans un castelet où elles glissent sur des rainures parallèles au bord de scène. C’est donc presque plus proche d’un cinéma rudimentaire que d’un spectacle de marionnette tel qu’on s’y attendrait. Il y a beaucoup moins de mouvement, même si certaines silhouettes sont articulées, souvent pour qu’un bras puisse se dresser. Et pourtant, on peut affirmer que la manipulation est très réussie, qui tient presque toute entière dans l’art de faire apparaître puis disparaître les images en les glissant dans le castelet.

Et c’est très beau, car la facture même des images – qui vont du dessin naïf très coloré au crayonné assez réaliste aux teintes pastel – est vraiment ravissante. La composition des images, l’exploitation des effets de profondeur permis par le castelet, tout est très habile. C’est un régal pour les yeux, autant que c’est stimulant à écouter.

L’humilité, ultime élégance de l’artiste doué(e)

Et pourtant, la qualité peut-être première de ce spectacle est son humilité, la modestie avec laquelle il se met au service du texte, et au service du plaisir du spectateur. Il y a quelque chose de touchant à ces dessins où se devine la main qui a tracé le trait. Quelque chose de très artisanal au castelet lui-même, aux articulations très simples des silhouettes, aux tiges de manipulation qui apparaissent parfois dans les faisceaux de lumière, aux bruits qui révèlent ce qui est caché à l’œil, qu’il s’agisse des pas des deux marionnettistes sur le plateau, du glissement des planches dans les rainures, du choc des objets reposés hors de vue. Quelque chose de très authentique et généreux quand Raquel Silva vient à l’avant-scène, entre chaque histoire, pour expliquer sa démarche, lire quelques passages de Calvino, associer le public dans un geste de partage qui ne peut plus être, dès lors, la simple consommation passive d’un spectacle.

Et, pour boucler la boucle, cela convient admirablement au personnage de Monsieur Palomar. Perdu en lui-même, ce doux rêveur qui sur-intellectualise tout a néanmoins un charme étrange et désuet, une innocence qu’il dérive peut-être de son incapacité à vraiment se mêler au monde. « Un homme se met en marche pour atteindre, pas à pas la sagesse. Il n’est pas encore arrivé », écrit à son propos Italo Calvino. Cette mise en scène douce, discrète, absolument pas prétentieuse, mais très fine, lui convient à merveille. La forme a rencontré le fond.

C’est intelligent, agréablement présenté, beau, modeste, généreux, et aucun de ces adjectifs n’est volé.

C’est une belle réussite, qui mérite d’être découverte.

Texte : Italo Calvino
Mise en scène : Raquel Silva
Traduction : Jean-paul Manganaro (Texte publié aux Éditions du Seuil)
Dessins et scénographie : Alessandra Solimene
Paysage sonore : Daniela Cattivelli
Regard extérieur : Elisabetta Scarin
Lumières : Marco Giusti
Manipulation & interprétation : Raquel Silva & Alessandra Solimene
Construction du théâtre : Alek Favaretto
Construction : Raquel Silva & Alessandra Solimene

Visuel : Manuela Giusto

[N.B. : l’auteur de ces lignes est intervenant à l’école du TMN]

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Mathieu Dochtermann
Passionné de spectacle vivant, sous toutes ses formes, des théâtres de marionnettes en particulier, du cirque et des arts de la rue également, et du théâtre de comédiens encore, malgré tout. Pratique le clown, un peu, le conte, encore plus, le théâtre, toujours, le rire, souvent. Critère central d'un bon spectacle: celui qui émeut, qui touche la chose sensible au fond de la poitrine. Le reste, c'est du bavardage. Facebook: https://www.facebook.com/matdochtermann

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