Marionnette
L’art de ne pas trop en faire, ou comment transposer Hugo sans emphase

L’art de ne pas trop en faire, ou comment transposer Hugo sans emphase

24 juin 2022 | PAR Mathieu Dochtermann

Dans le cadre des Plateaux Marionnette organisés par les trois lieux-compagnies marionnette d’Île-de-France, le Théâtre aux Mains Nues accueillait ces 16 et 17 juin trois présentations de projets, et surtout une représentation de L’art d’être grand-père par la cie Le Lieu Kommun, un spectacle de marionnettes qualitatif, sympathique et malin adressé au jeune public.


Le théâtre comme un art de la simplicité

C’est un spectacle de théâtre qui appartient à la veine de ceux qui aiment à démontrer que l’on peut monter une proposition de qualité sans débauche de moyens. Un bon spectacle peut naître de peu de choses : du talent, beaucoup d’envie et une petite dose de bonne volonté. C’est sans doute, a soi seul, une belle leçon à offrir à un public jeune, cette idée que le théâtre peut se bricoler dans un jardin ou dans un grenier, qu’il est à la portée de tous.

L’espace de jeu se résume à un cercle délimité au sol par les câbles des lumières posées au sol. Au milieu est disposé un tapis, sur lequel est posé une vielle malle un peu cabossée, comme on pourrait en trouver au fond d’un grenier justement. A jardin, une lampe de salon est suspendue à un pied qui a été bricolé avec une vieille canne à pêche. Le spectacle fait appel à la marionnette à gaine, mais le castelet n’est pas monté au départ du spectacle : les deux interprètes le monteront en chantant, donnant à voir la façon dont une représentation théâtrale peut surgir dans un cadre très anodin. Et elles replieront tout à la fin du spectacle, qui est comme une parenthèse au milieu d’un ordinaire, un événement qui surgit puis s’efface.

Ce théâtre bricolé, c’est celui de tous les amateurs mais aussi celui par lequel la plupart des comédiens et comédiennes ont commencé : les représentations avec les frères et sœurs, avec les cousins, l’été, devant la famille et les amis. A part les marionnettes, dont la tête est très soignée, tout le reste du spectacle sera fait d’objets anodins ou récupérés. C’est un parti-pris louable, d’inciter le public à prendre conscience que le théâtre peut surgir partout, avec des moyens dérisoires, autant que cela convient au thème du spectacle : la relation de Victor Hugo avec ses deux petits-enfants, Georges et Jeanne.

L’art de s’écrire comme grand-père

Le spectacle est presque intégralement fait de morceaux de textes piochés dans les écrits de Victor Hugo, dont évidemment le recueil de poèmes qui donne son nom à la pièce. Hugo y dépeint avec talent, et avec tendresse, la vie de famille et les vifs plaisirs qu’il en tire, à partir de la naissance de Georges. En guise de vie de famille, il s’agit en fait de cette relation triangulaire entre grand-père et petits-enfants, le reste de la famille étant à pas grand-chose : une vague allusion à un accouchement, ou à un bien ironique « tous ceux sur qui dans la cité repose le salut de la société »

Ce grand-père gaga de ses petits-enfants, et qui le réalise par ailleurs avec clairvoyance, Hugo le dépeint avec beaucoup d’humour. On s’imagine sans peine qu’un public d’enfants s’amusera considérablement des facéties de Georges et Jeanne, des jeux inventés par leur grand-père… Même le public d’adultes professionnels qui assistait à la représentation avaient du mal à ne pas laisser échapper quelques rires. Au-delà de ce caractère amusant, les extraits utilisés dans le spectacle ont été choisis avec soin, et composent un parcours émouvant qui permet de cheminer avec cette relation qui s’épanouit graduellement. En même temps qu’une mise en abîme très adroite est faite avec quelques bribes de textes sur la liberté des peuples, qui permet de suggérer le parallèle des vues de Victor Hugo sur l’éducation et sur la politique

La langue d’Hugo, et sa versification puisqu’il s’agit beaucoup de poèmes, est incroyablement naturelle et fluide, en même temps qu’elle donne musicalité et rythme au récit. La maîtrise hugolienne de la langue française, au stade avancé de sa vie qu’il atteint lorsqu’il a écrit ces textes, est absolument délicieuse. On redécouvre des poèmes qu’on avait appris par cœur à l’école et dont on se souvient encore – autre lien au monde de l’enfance – en même temps qu’on goûte une expression élégante, où l’utilisation de l’image ne fait jamais obstacle à la précision des scènes dépeintes.

L’art de bien mettre en voix

Pour servir ce texte, les deux comédiennes marionnettistes travaillent presque exclusivement à voix nue. Quelques textures sonores sont discrètement travaillées, mais il n’y a presque pas de musique, mise à part la mise en chant de poèmes, avec un beau canon chant-récitation sur l’un.

La maîtrise des textes est parfaite : pas d’accrocs, rien ne patine, le texte se dévide non seulement sans accident, mais avec le bon ton, le rythme approprié, l’articulation qui lui est nécessaire. La précision de l’énonciation est vraiment importante pour que le texte soit respecté, pour restituer son sens et le phrasé voulu par Hugo. Et sur ce plan les deux comédiennes commettent un sans faute.

Elles se distinguent tout autant par la qualité du jeu. Elles sont globalement tout à fait justes dans l’interprétation des trois personnages que sont Victor Hugo et ses deux petits enfants. Il est difficile pourtant de bien faire les voix d’enfants, sans tomber dans la caricature ou une imitation peu flatteuse. Mais les interprètes évitent cet écueil et incarnent le texte avec un niveau de jeu qui est très appréciable.

Choix de mise en scène efficaces

On a signalé que les trois personnages sont joués par des marionnettes à gaine, même si d’autres personnages, ou des éléments de narration, peuvent être portés en masque ou en jeu d’acteur. Les deux interprètes dressent un castelet, et s’en servent quasiment sur tout la longueur de la pièce. Les marionnettistes finissent d’ailleurs par ouvrir le champ : en sortant la marionnette gantée du castelet, en retournant ce dernier, en jouant au travers de lui et sur les montants latéraux plutôt que sagement au-dessus de la bande.

La manipulation est agréable a suivre : fluide, nette, sans excès de mouvement qui finirait par un surjeu ou un surcommentaire. Les intentions sont claires, les attitudes bien rendues : les câlins sont tendres, les rapports de taille entre l’adulte et les enfants bien observés, ce qui fait qu’on se laisse entraîner dans l’univers proposé sans aucune difficulté – et le rapport de taille entre les marionnettistes et le grand homme est aussi une source intéressante de clins d’oeil. Le rythme, absolument essentiel à un spectacle de gaine, est bien maîtrisé : soutenu ayant que varié, il dynamise le texte sans jamais le perturber.

On note quelques éléments qui rendent hommage à des classiques de la gaine traditionnelle, les entrées et sorties par un effet d’escaliers, un jeu de cache-cache avec un adulte autoritaire campé par un balais en paille. Manque la bastonnade, mais on conçoit qu’elle n’aurait pas été très bienvenue dans ce contexte… En tous cas, le choix de la gaine est très approprié à la dynamique du spectacle, aux jeux des enfants, à la farandole permanente qui s’organise dans la maison de Hugo…

En somme, ce n’est pas parce que c’est un spectacle jeune public qu’il serait travaillé avec une moindre exigence qu’un spectacle pour adultes. Et c’est un engagement à saluer.



Générique
De Isabelle Carré et Eve Ragon
Interprétation Audrey Hilaire et Eve Ragon
Création sonore Françoise Rivalland
Création lumière et régie Clotilde Hoffman
Conseil artistique et regard complice Jeanne Vitez

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Mathieu Dochtermann
Passionné de spectacle vivant, sous toutes ses formes, des théâtres de marionnettes en particulier, du cirque et des arts de la rue également, et du théâtre de comédiens encore, malgré tout. Pratique le clown, un peu, le conte, encore plus, le théâtre, toujours, le rire, souvent. Critère central d'un bon spectacle: celui qui émeut, qui touche la chose sensible au fond de la poitrine. Le reste, c'est du bavardage. Facebook: https://www.facebook.com/matdochtermann

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