Marionnette
La leçon d’art-natomie à coups de bâton

La leçon d’art-natomie à coups de bâton

05 juin 2022 | PAR Mathieu Dochtermann

Du 18 au 20 mai 2022, le Théâtre aux Mains Nues accueillait la création du nouveau spectacle de la compagnie Les visseurs de clous : La Leçon d’anatomie. Ou comment une conférence d’histoire de l’art peut se faire bousculer par la marionnette à gaine, et accoucher d’une joyeuse cohue par laquelle les enjeux d’œuvres picturales peuvent s’appréhender autrement. Un spectacle de médiation culturelle, donc…?

Ecriture picturo-marionnettique ambitieuse

La Leçon d’anatomie, le spectacle, c’est avant toute chose la rencontre de deux époques : 1632, année où Rembrandt peint La Leçon d’anatomie du docteur Tulp, et l’époque contemporaine, depuis laquelle nous regardons le tableau. C’est le prétexte, même aussi l’objectif ultime : une conférence d’histoire de l’art, un discours sur un peintre et son oeuvre, un dévoilement de ses enjeux par le détour libre et irrévérencieux de la marionnette à gaine, la moins sage, la plus agitée et la plus iconoclaste de toutes les formes de marionnettes.

Mais ce n’est cependant pas tout, car l’écriture entrecroise en une heure une foule de thématiques, qu’elle tente de réunir en un tout cohérent, avec plus ou moins de bonheur : la question de la place et du regard de l’artiste et du spectateur, le caché et le révélé, la question de l’angle et du sujet, l’opposition entre intérieur et extérieur, endroit et envers, une approche sociologique – voire même politique – de la création, et puis, évidemment, la confrontation avec la Mort, qui aura droit à sa marionnette et à un pied de nez de rigueur..

Vont alors se confronter, sous forme picturale et dans une transposition marionnettique très bouffonne, les personnages et le thème de La Leçon d’anatomie du docteur Tulp et de La Compagnie de Frans Banning Cocq et Willem van Ruytenburch, plus connu sous le nom de La Ronde de nuit. On verra des reproductions des tableaux, à propos desquels un personnage du conférencier dissertera, et on verra certains des protagonistes prendre corps, avec au tout premier rang le Docteur Tulp et le Capitaine eux-mêmes… héros de la pièce, ou pas ? Cela reste à voir ! A certains égards, le mélange des genres est passionnant autant que surprenant, mais on a aussi le sentiment qu’à trop vouloir entremêler les genres et les significations, le signifiant en devient un peu surchargé, et perd en lisibilité.

Et ça fait poum, et ça fait paf, mais ça cause bien

L’idée de confronter deux manières de dire les tableaux produit des effets de décalage plutôt réussis. Deux espaces, l’un au pied du castelet, l’autre dans le castelet ; deux techniques, le jeu d’acteur, la marionnette à gaine ; deux tons, l’un docte et presque poétique, l’autre bouffon et tonitruant. Bien entendu, les frontières sont poreuses, ne serait-ce que parce qu’on sait bien que le conférencier est joué par l’un de ceux qui manipulent derrière le castelet… qui éclatera évidemment, les marionnettes se répandant dans l’espace scénique et interférant avec l’acteur.

D’un côté, on commence par la marionnette à gaine : truculente, destinée rire du pire – pendus, trafic de cadavres, dissections sanglantes – puisque c’est là que se trouve sa vertu cathartique. Elle retrouve d’ailleurs, dans les personnages des deux tableaux de Rembrandt, de quoi rendre un hommage appuyé à ses figures archétypales classiques : héros égoïste, amoral et débrouillard qui trompe son monde avec brio et sans aucune hésitation, gendarme imbécile et pas follement sympathique, Mort trop sûre d’elle et donc prête à se faire abuser… D’emblée, la première scène nous pose dans un cimetière face à un pendu, dont on comprendra qu’il a été victime (?) d’une exécution judiciaire. Le personnage du croque-mort, avec quelque chose d’une tendresse pour sa nouvelle charge, pose immédiatement le ton, qui est celui de l’humour le moins révérencieux. Apparaîtront ensuite le Docteur Tulp et le Capitaine, qui joueront un duo de farce caricatural, mais drôle et enlevé. Et ainsi de suite.

Côté conférence, l’acteur sort bientôt à l’avant-scène pour nous expliquer Rembrandt, son histoire et son époque, et commencer à nous disséquer les deux tableaux choisis pour la proposition. Il le fait avec un verbe précis et vif, une pointe d’humour et même de poésie… mais cela reste une conférence, et, à moins d’être passionné par le sujet, on court le risque de trouver certains développements un peu longs, malgré toute la bonhomie de l’acteur, et le fond du discours qui est, de fait, vraiment intéressant… pour qui se soucie de Rembrandt. C’est peut-être une petite faiblesse du spectacle de n’avoir pas créé un enjeu autour du peintre lui-même, ce qui ne permet pas tout à fait de garantir l’intérêt du public à cet endroit de la fausse conférence.

En tous cas, on peut affirmer que la manipulation des marionnettes est vraiment aboutie. Dans la plus pure tradition de la gaine, les deux manipulateurs sentent parfaitement le rythme, la musicalité des pièces de bois qui s’entrechoquent, la spatialité que peut donner la voix au-delà de l’exiguë fenêtre du castelet. Le geste est précis, dynamique, et les voix des différents personnages sont très bien faites, bien typées et parfaitement projetées.

Côté envers du décor, le gore

La mise en scène utilise donc deux espaces, celui de la conférence à l’avant-scène, et celui du castelet. Du premier, pas grand-chose à dire : l’acteur est dans une adresse directe au public, et utilise, au support de son discours, deux reprographies des tableaux, et quelques accessoires qui lui permettent de figurer des effets tels que l’exploration des différentes couches de peinture avec des rayons X. Le second espace, en revanche, est très travaillé.

De face, le castelet a une apparence baroque très soignée : dorures, fresques, on y retrouve les portraits des protagonistes et le blason d’Amsterdam, symbole officiel de la ville qui comprend un écusson avec une rayure et trois croix. C’est l’endroit, propre, policé, bourgeois pourrait-on presque dire. Mais ce castelet a aussi un envers, beaucoup moins fignolé, beaucoup plus sanglant, là où la mécanique se dévoile mais là aussi où la chair nue n’a plus d’apprêts. Évidemment, il s’agit ici de faire le parallèle avec le cadavre de la leçon d’anatomie, les indignités qu’on inflige à un corps dont on fouille les entrailles avec obscénité sous les yeux d’un public venu nombreux se rincer l’œil.

En définitive, c’est là le grand propos de ce spectacle : le déplacement graduel du regard, au fur et à mesure qu’il est guidé par une meilleure compréhension du contexte et des enjeux, des intentions et des manipulations. Au final, le héros pourrait bien être Aris Kindt, de son vrai nom Adriaen Adriaenszoon, petit délinquant originaire de Leyde (comme Rembrandt), déjà amputé de la main droite par la justice, finalement pendu pour le vol d’un manteau qui a fort mal tourné pour son propriétaire. La progression vers ce dénouement est dramaturgiquement habile, les indices sont dispersés assez subtilement, et l’irruption du personnage de la Mort, avec ses pouvoirs, permet de rendre la parole au cadavre. Peut-être d’ailleurs y a-t-il un peu trop de pathos à cet endroit : le personnage de Kindt aurait mérité un traitement plus fin, une voix moins geignarde, une dignité finalement plus grande. Reste cette leçon, magistrale : c’est en accumulant les connaissances, et en affinant son regard, que l’on en vient à percer le vrai sens du tableau, pour parvenir au message que le peintre a caché sous les vernis de l’apparence. A soit seul, pour qui reçoit ce message, il constitue déjà une pépite.

En somme, et même si parfois les gags et péripéties sont un peu gros, on tient là un drôle de spectacle qui arrive à faire se tenir dans le même espace des marionnettes à gaine déchaînées au vocabulaire fleuri et à la violence décomplexée, une réflexion de fond plutôt pointue, et une attention très tendre à l’humain et à ce que le fort fait au faible.

Les franciliens pourront retrouver ce spectacle le 26 juin dans la programmation du mini-festival ASTRONEF, au Théâtre de Verdure de La Girandole à Montreuil.

GENERIQUE

Conception : Les Visseurs de clous
Ecriture : Sarah Clauzet et Pascal Laurent d’après « La vie de Rembrandt » de Kees Van Dongen
Composition marionnettique : Sylvie Dissa, Pascal Laurent, Guéwen Maigner
Interprétation : Pascal Laurent et Pierre Puech
Mise en scène déléguée : Sarah Clauzet
?Régie, réalisation scénographique et machinerie : Julie Bernard
Construction marionnettes et décors : Les Visseurs de clous, Samuel Sanz Guzman

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Mathieu Dochtermann
Passionné de spectacle vivant, sous toutes ses formes, des théâtres de marionnettes en particulier, du cirque et des arts de la rue également, et du théâtre de comédiens encore, malgré tout. Pratique le clown, un peu, le conte, encore plus, le théâtre, toujours, le rire, souvent. Critère central d'un bon spectacle: celui qui émeut, qui touche la chose sensible au fond de la poitrine. Le reste, c'est du bavardage. Facebook: https://www.facebook.com/matdochtermann

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