Théâtre
« Sans humain à l’intérieur » : mettre en scène la mort invisible

« Sans humain à l’intérieur » : mettre en scène la mort invisible

22 janvier 2022 | PAR Mathieu Dochtermann

Le 14 janvier au Théâtre aux Mains Nues (Paris) et le 18 janvier au Théâtre Jean Arp (Clamart), la jeune compagnie Avant l’averse (metteuse en scène : Lou Simon) présentait son premier spectacle : Sans humain à l’intérieur. Présenté à juste titre comme du “théâtre d’objet documentaire”, il s’agit d’une pièce qui traite sobrement et intelligemment la question des frappes de drone.

Sous les projecteurs, la mort invisible

A l’origine de Sans humain à l’intérieur, il y a le désir de parler de ces instruments de mort modernes que sont les drones. La fuite de conversations d’opérateurs de l’armée américaine a contribué à jeter la lumière sur le point auquel l’utilisation de ces machines rend la guerre distante, la notion de mort irréelle, les décisions d’engagement nécessairement arbitraires, le conflit impossiblement asymétrique. Les témoignages se multiplient réciproquement pour raconter ce qu’est l’effroyable inquiétude qui enserre celles et ceux qui vivent sous la menace de ces engins pas totalement invisibles ni silencieux, mais dont la présence continue autant que discrète est synonyme de mort quasi instantanée au moindre appui sur un bouton.

Le processus de documentation à l’origine de Sans humain à l’intérieur embrasse et croise les points de vue de ces deux côtés de la guerre intermédiée, celui qui contrôle et celui qui subit. Au cœur du spectacle se trouvent les mots même d’une équipe d’opérateurs, qui les ont échangés sur une base du Nevada tandis qu’ils suivaient un véhicule à 8000 km de là. Autre ressort central du récit, le livre The Drone Eats With Me d’Atef Abu Saif : le point de vue intime d’un journaliste gazaoui, consigné au fil de la guerre menée par Israël en 2014 dans Gaza, oeuvre dont l’un des personnages reçoit le manuscrit au début du spectacle, ce qui donne l’occasion d’en découvrir quelques extraits, et sert de prétexte à tout le récit.

Ce n’est donc pas ici du théâtre documentaire au sens d’un théâtre qui amène un objet documentaire sur scène et construit un récit ou un propos autour de sa valeur d’archive. Ce serait plutôt un théâtre documenté, au sens d’un théâtre du réel, d’un théâtre de l’exactitude et de la dissémination de l’information. Dans les premières minutes, on a d’ailleurs une petite crainte que le spectacle se perde dans de – bonnes – intentions expositives et didactiques. Crainte inutile : les autrices ont su brider leur envie de donner à savoir, pour plutôt donner à sentir – et c’est tant mieux.

Dessine-moi un drône

Un autre piège tendu par le désir de documenter le réel aurait été de se laisser enfermer dans un réalisme qui aurait risqué de priver le spectacle de souffle et de beauté. Heureusement encore, Lou Simon, formée à l’ESNAM et à l’école du Théâtre aux Mains Nues, s’est employée à métaphoriser son propos. C’est par un jeu de déplacements et d’équivalences habiles que les drones, leurs victimes, les lieux où ils planent, sont représentés. Cela ne manque pas d’élégance.

L’univers due Sans humain à l’intérieur est donc fait de symboles, qui permettent de faire entrer la poésie et l’intime dans le traitement d’un sujet qui risquait d’être trop exclusivement technique et politique. Mis à part les modèles réduits d’immeubles, très crûment réalisés en plâtre, rien n’est représenté sur scène de manière figurative : les humains peuvent être des petits morceaux de plâtre de quelques centimètres, l’écran de contrôle d’un pilote de drône une surface plane où l’itinéraire d’un véhicule est matérialisé par un tracé à la craie… La puissance métaphorique du théâtre d’objets est utilisée à plein, et n’est jamais si inspirée que dans la suggestion de la menace venue du ciel, matérialisée par un gros bloc de roche suspendu au centre de la scène, qui menace d’écraser ce qui aurait le malheur de se trouver sous lui au moment de sa chute.

La scénographie – signée Cerise Guyon – ne comporte d’ailleurs pas grand-chose d’autre que ce rocher, la structure métallique qui permet de le suspendre, et la maquette des immeubles. Ce dépouillement convient bien au procédé comme au sujet. Au procédé, car l’attention du public doit se porter sur des objets parfois petits, et il est plutôt habile de ne rien laisser dans le cadre de jeu qui pourrait distraire son regard. Au sujet, car la relative froideur de cette “black box” très peu encombrée fait très bien écho à la dimension déshumanisante de la guerre technologique.

Un jeu sensible, de l’intime au politique

Au TMN où nous l’avons vu, Sans humain à l’intérieur avait été adapté pour rentrer sur le plateau de taille modeste. Il est donc difficile de commenter la mise en espace du spectacle, le jeu se déployant normalement dans des topos distinctement séparés en différents endroits de la scène. Tout au plus peut-on dire qu’on a trouvé qu’une habile re-création lumière sauvait une grande partie de ces intentions de découpage de l’espace, en distinguant bien l’espace des personnages et l’espace de la reconstruction des scènes de guerre.

En effet, les deux comédiennes-marionnettistes sont en même temps les protagonistes de la pièce : elles jouent en partie leur propre rôle, celui de Raquel et de Candice, qui sont nos voisines et nos contemporaines, des sortes de doubles des spectateurs auxquelles le public peut s’identifier. Double habileté : cela entretient la confusion dans le couple fiction-réel, et cela introduit un troisième point de vue, celui du citoyen ou de la citoyenne occidentale, qui découvre sans y être directement partie cette guerre téléguidée menée par son gouvernement – peut-être n’est-il pas inutile de rappeler ici que la France tue avec des drônes au Mali depuis 2019. Par cette astuce, les autrices évitent de récupérer la parole des parties prenantes, en représentant sur scène l’endroit depuis lequel elles parlent.

La présence de ce troisième angle de vue, complémentaire à celui des opérateurs, qu’on découvre effroyablement détachés mais aussi un peu paumés, et à celui des cibles, qui ne sont parfois – souvent ? – que des “victimes collatérale” bien innocentes, est porté dans un jeu d’actrices à la première personne par Raquel Silva et Candice Picaud. Elles portent avec une belle justesse un duo contrasté : l’une campe un personnage volubile et exalté, l’autre un personnage calme et méthodique, presque froid. La dynamique entre les deux fonctionne très bien, et permet quelques instants d’humour et de légèreté qui évitent au spectacle de porter une charge trop exclusivement négative. La manipulation demandée par ce théâtre d’objet très proche d’un théâtre de matière est encore plus exigeante que celle de la marionnette dans un sens, car l’objet non figuratif ne “dit” rien par lui-même, il ne porte pas de sens autre que celui qu’on lui insuffle. Les deux interprètes-manipulatrices s’en sortent très bien de ce point de vue, arrivant à faire naître le sens et l’émotion de choses apparemment insignifiantes, en tous cas informes.

Au final, c’est à une réflexion pleine de sens mais aussi de nuance qu’invite le spectacle. Et il met en lumière la possibilité – la nécessité ? – de ne pas rester spectateur.rice impuissant.e. Parce que quand on se penche sur un tel sujet, on découvre qu’il est intime autant que politique : ce sont des existences humaines qui sont en jeu. Et comme le suggère la fin du spectacle, nous ne restons étrangers ou  étrangères à celles et ceux qui meurent sous les bombes qu’autant que nous choisissons d’ignorer leur histoire.

Le récit est politique parce que le récit nous rend humains. A l’intérieur.

 

GENERIQUE :
Texte : Lisiane Durand et Lou Simon (à partir de deux textes : la retranscription d’une frappe de drone en Afghanistan le 20 février 2010 et le témoignage d’Atef Abu Saïf dans The drone eats with me)
Mise en scène : Lou Simon
Dramaturgie : Lisiane Durand
Interprétation : Raquel Silva et Candice Picaud
Scénographie : Cerise Guyon
Conception lumière : Romain le Gall Brachet
Conception sonore : Thomas Demay
Construction : Cerise Guyon, Morgan Czaplinski, Lou Simon

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Mathieu Dochtermann
Passionné de spectacle vivant, sous toutes ses formes, des théâtres de marionnettes en particulier, du cirque et des arts de la rue également, et du théâtre de comédiens encore, malgré tout. Pratique le clown, un peu, le conte, encore plus, le théâtre, toujours, le rire, souvent. Critère central d'un bon spectacle: celui qui émeut, qui touche la chose sensible au fond de la poitrine. Le reste, c'est du bavardage. Facebook: https://www.facebook.com/matdochtermann

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