Théâtre

Alice, De l’Autre Côté de Charlie Windelschmidt : Lacan chez les Freaks

Alice, De l’Autre Côté de Charlie Windelschmidt : Lacan chez les Freaks

11 décembre 2019 | PAR David Rofé-Sarfati

Charlie Windelschmidt a écrit un spectacle-énigme inspiré de Lewis Carroll. Son Alice est un voyage dans le langage qui invite nos imaginaires à la fête et bien sûr aux merveilles.

L’adaptation  par  Charlie Windelschmidt construit la juxtaposition du parcours personnel initiatique de la jeune Alice et notre  voyage au sein du langage. C’est admirable d’adresse littéraire. Avant de nous installer sur nos sièges pour ce voyage merveilleux nous sommes invités à traverser une grotte, figuration du puits de la chute d’Alice. Le drame prend place dans un Ephad. La jeune Alice débarque via une armoire de service au milieu de créatures cacochymes aux visages calcinés par le temps. Les comédiens portent des masques enveloppant l’ensemble du crâne et adoptent des  gestuelles monstrueuses. Le décor, les objets, la musique, les lumières et une géante montagne en plastique participent à construire un univers singulier à mi-chemin entre fantastique et monde des freaks.

Cet univers héberge la pliure de la langue; cette reliure qui fusionne les mots, le son de ces mots et leur sens. Qui mieux que ces vieux séniles ou alzherimerés comprennent que la parole démarre d’un son, d’un son primal chanté, entendu, répété et que même lorsque le sens se refuse, il reste ce son, ici le bruit du théâtre sur sa scène.

La force du texte est d’attraper deux enseignements de Jacques Lacan : un mot qui peut renfermer son inverse tue la chose décrite: une montagne peut être une vallée. Et la suite des mots n’est pas une combinatoire totalement libre, la langue nous oblige et nous empêche.

Charlie Windelschmidt, malicieux, fait dire à Alice la phrase du poète Charles Pennequin : je n’ai pas les mots pour me taire. Car le silence a besoin des mots, il n’est que l’envers de la parole, et s’il advient, c’est lorsque les mots manquent ou empêchent de dire. Sortir du langage serait sortir de l’humanité.

Les tableaux se succèdent comme dans un jeu de l’oie où chaque case fait entendre l’affrontement des paroles, la confrontation des signifiants et la poésie de toute verbalisation.  A la dernière case : une victoire étonnante. La pièce, profondément humaine, est troublante et émouvante. La fin que nous ne spolierons pas est un délice d’humanité, et une pub pour la psychanalyse : chacun doit quitter son petit théâtre intime ou du moins quitter la scène pour s’asseoir dans la salle et l’observer. 

Le propos est fin et brillant (Est-ce qu’Alice deviendra Reine?  Sommes-nous aliénés à nos fictions secrètes?). La pièce est aussi un spectacle fantastique et envoûtant. L’expérience du spectateur est un délire foutraque enthousiasmant. Bon ben à demain !  nous lâchera le dernier personnage avant de nous quitter.

 

A partir du mercredi 15 avril 2020 au Théâtre de la Tempête, La Cartoucherie – Paris

Droits Photos Roland Soureau

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David Rofé-Sarfati
David Rofé-Sarfati est Psychanalyste, membre praticien d'Espace Analytique. Il se passionne pour le théâtre et anime un collectif de psychanalystes autour de l'art dramatique www.LautreScene.org. Il est membre de l'APCTMD, association de la Critique, collège Théâtre.

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