Théâtre
Architecture, théâtre et poésie : la technique sensible de « M.A.R. »

Architecture, théâtre et poésie : la technique sensible de « M.A.R. »

14 juin 2022 | PAR Mathieu Dochtermann

Jusqu’au 15 juin, le Mouffetard – Théâtre des arts de la marionnette avec ses partenaires propose au public francilien son festival Scènes Ouvertes à l’Insolite. L’occasion de découvrir dans les murs du Théâtre aux Mains Nues quelques propositions de théâtre d’objet qui valent le détour, dont le très singulier et très poétique M.A.R..

M.A.R, poésie d’une architecture sensible

Petite pépite inventive, M.A.R est un spectacle original autant que remarquable, dont il est difficile de rendre compte avec clarté tant est subtile sa construction. Et de construction, d’ailleurs, c’est ce dont il est en partie question ici : l’interprète nous désigne son spectacle comme un « chantier« , et il est certain qu’il a une dimension technique, architecturale, qu’il parle d’une maison, d’un quartier, d’une ville, de leurs mutations sur 120 ans, de ce qu’ils traduisent de leur époque, de ce qu’ils disent aussi de leurs occupants et des liens qu’ils tissent, entre eux ou avec l’espace.

Mais, tout aussi bien, M.A.R offre une traversée intime de cet ensemble mouvant et émouvant qu’est la famille : le spectacle met en scène le passage des générations, les souvenirs qui se rappellent et se transmettent, les habitudes héritées, ceux qui disparaissent et ceux qui arrivent.

Au final, il s’agit aussi de confronter les deux : comment la famille s’organise dans son espace de vie, comment elle détermine le lieu où elle habite, et les liens d’affection qui finissent par s’ancrer dans la pierre, cet attachement quelque part paradoxal à des murs qui ont fini par devenir la métaphore en dur de la famille et du sentiment impalpable d’être « à la maison », dans ce lieu qui est mélange de réalités très concrètes – un toit et des murs – et de projections sentimentales. La réciproque est vraie, d’ailleurs : M.A.R suggère également comment l’espace, selon quelle quantité est disponible et comment il est agencé, peut influer sur la façon dont les individus l’occupent.

Faire spectacle en construisant le lien

Pour mener à bien cette exploration de ces liens complexes, fragiles, Andrea Diaz Reboredo fait preuve de beaucoup d’habileté, et d’une capacité d’écoute et d’accueil qui fait qu’on a envie d’ajouter le terme “douceur”.

Son dispositif est une grande table, initialement couverte d’une nappe en papier, et c’est par l’évocation d’un dîner de famille que le spectacle commence, avec une assiette et une série de cuillères que l’interprète y dispose. La nappe en papier offre la possibilité de dessiner un peu, au fusain ou en traçant des formes dans une poignée de terre qui y est répandue.

La majeure partie du « chantier » consiste cependant en une série de boîtes initialement dissimulées sous la nappe : elles contiennent quelques objets qui vont pouvoir figurer des personnes – tel M.A.R, qui est l’un des membres de la famille – ou des choses et des lieux – des fils de fer pour des réverbères, une maquette de bateau comme métonymie de la mer, « mar » en espagnol. Ces boîtes sont aussi en elles-mêmes des volumes, comme autant de briques qui servent à construire des représentations de l’espace. Elles sont recouvertes de plaquettes aimantées qui peuvent s’assembler pour ériger des sortes de murs, et elles peuvent surtout être empilées comme les éléments d’un jeu de construction.

L’art du non-jeu

Dans M.A.R., il n’y a pas vraiment d’incarnation à proprement parler : les personnages ne « jouent » pas, les objets qui les représentent servent surtout à les situer dans un espace donné, quand cela s’avère nécessaire : cuillères autour de la table, pièces de jeu d’échecs dans les différents étages de la maison.

L’interprète est une narratrice qui semble d’ailleurs ne jamais jouer : on sent qu’elle n’est pas extérieure à cette histoire familiale, mais elle ne semble jamais prétendre représenter qui que ce soit qu’elle-même, et on peut se demander s’il s’agit pour elle de jouer ou simplement de se présenter avec son histoire.

Elle accueille le public avec une grande simplicité, l’inclut dans la dramaturgie avec tact, use d’une adresse extrêmement directe qui n’exclut pas de le faire participer en lui faisant actionner une sonnette ou en lui offrant une madeleine. La qualité de présence d’Andrea Diaz Reboredo est à la fois humble, douce, mais parfaitement vive, avec une attention soutenue pour les gens auxquels elle s’adresse, pour tout ce qui peut se passer dans l’espace de jeu ou autour. Comme l’artiste ne parle pas couramment français, elle était doublée d’une traduction simultanée assurée par Pascal Laurent de la cie Les visseurs de clous (qu’on avait vu dans le même théâtre quelques semaines plus tôt), qui s’est acquitté de la tâche avec brio.

Le sens du rythme d’Andrea Diaz Reboredo enfin est impeccable : elle dilate le temps où elle l’accélère, laissant des instants de suspension se faire là où le public a besoin de place pour faire un voyage intérieur, en contraste avec la vitesse à laquelle le développement urbain impose sa vitesse un peu folle. Les myriades de petites manipulations et constructions qui lui servent à figurer les mutations de la famille et de l’espace s’enchaînent avec une fluidité qui a dû demander des heures de pratique.

Poésie de l’évocation

En produisant des objets en apparence insignifiants – une clé, un hameçon, une collection de timbres – l’artiste arrive à évoquer des foules de petites histoires suggérées, des échos de vies réellement vécues, et elle sollicite au passage les souvenirs personnels des spectateurs, sans jamais forcer. On ne peut s’empêcher de penser au spectacle incroyablement poétique Choses que l’on oublie facilement, de Xavier Bobés, qui jouait un peu sur les mêmes ressorts, et on n’est donc pas étonné de retrouver son nom cité comme regard extérieur sur le spectacle.

Andrea Diaz Reboredo a une façon très naturelle et humble d’inviter les spectateurs à entrer dans sa proposition, qui n’a rien de linéaire ni d’évident : il s’agit d’une poésie impressionniste composée à petites touches juxtaposées, qui naviguent entre différents niveaux de sensible.

Lorsque le « chantier » s’achève, les différentes boîtes et constructions qui ont été remisées à vue à fond de scène constituent finalement une exposition où le public est invité à se promener, tandis que l’artiste reste dans les parages pour fournir des commentaires et explications. C’est l’occasion de consolider une espèce d’effet de réel, en dévoilant des négatifs anciens, ou peut-être des daguerréotypes, des membres de la famille, et en exposant des plans de la maison. Ce dispositif rompt un peu la continuité du charme, et sacrifie un peu le poétique à l’ambition documentaire et technique qui est partie intégrante du geste de l’artiste : on appréciera plus ou moins selon ses attentes personnelles.

Reste que M.A.R. est une proposition très singulière, qui est construite pour emmener le public avec beaucoup de délicatesse dans une traversée plastique et poétique d’une tranche de 20e siècle, d’un point de vue tout à fait inhabituel. Un très bon choix de programmation, et un spectacle dont on peut espérer qu’il soit proposé encore de nombreuses fois au public français.

GENERIQUE

DE ET AVEC : ANDREA DIAZ REBOREDO
CREATION MUSICALE : DANI LEON
ASSISTANT A LA CONSTRUCTION : PABLO REBOREDO
REGARD EXTERIEUR : XAVIER BOBES SOLA
DIFFUSION INTERNATIONALE : ANA SALA-IKEBANAH ARTES ESCÉNICAS

Visuel : (c) Lara Padilla

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Mathieu Dochtermann
Passionné de spectacle vivant, sous toutes ses formes, des théâtres de marionnettes en particulier, du cirque et des arts de la rue également, et du théâtre de comédiens encore, malgré tout. Pratique le clown, un peu, le conte, encore plus, le théâtre, toujours, le rire, souvent. Critère central d'un bon spectacle: celui qui émeut, qui touche la chose sensible au fond de la poitrine. Le reste, c'est du bavardage. Facebook: https://www.facebook.com/matdochtermann

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