Marionnette
Un « Dracula » prédateur, nimbé de l’étrangeté de la marionnette

Un « Dracula » prédateur, nimbé de l’étrangeté de la marionnette

06 décembre 2021 | PAR Mathieu Dochtermann

Le Théâtre des Quartiers d’Ivry présente du 2 au 12 décembre la dernière création de la compagnie Plexus Polaire (Yngvild Aspeli) : Dracula. Proposant sa propre lecture du mythe bien connu, la metteuse en scène et marionnettiste propose un spectacle intimiste et glaçant, très visuel, presque muet, en distillant un trouble qui confine au malaise. Surprenant autant que fascinant.

Ce vampire n’est pas celui que vous croyez

On peut croire que l’on connaît par cœur l’histoire de Dracula – mais, en réalité, il en existe pléthore de versions dérivées de la version canonique, qui est celle de l’anglais Bram Stoker. Et, de fait, Yngvild Aspeli arrive ici à poser sa propre marque sur le mythe, en lui donnant une lecture toute personnelle.

On y retrouve, évidemment, les thèmes de la prédation et de la sexualité, l’opposition vie/mort brouillée dans le personnage du mort-vivant, une ouverture sur la sauvagerie et l’animalité, une réflexion aussi sur la monstruosité et la folie. Mais la metteuse en scène puise aussi à d’autres sources d’inspiration : si le programme de salle ne cite que Bram Stoker, Yngvild Aspeli révèle qu’elle s’est largement inspirée d’une version islandaise, fruit du travail de l’éditeur et écrivain islandais Valdimar Ásmundsson, qui publia sous le titre Makt Myrkranna (traduit en anglais par : Powers of Darkness, sous titre que la pièce a porté pendant un temps) ce qui se donnait comme une traduction mais était en réalité une réécriture, moins factuelle, plus tournée vers la poésie et la sensation.

En même temps, Yngvild Aspeli ne réalise pas une simple transposition de cette version nordique du mythe, puisque qu’elle choisit de la travailler pour resserrer sur les personnages féminins que sont Lucy et Mina. Le comte ne disparaît pas, non plus que Van Helsing ou Jonathan Harker, mais le centre de gravité de l’histoire se retrouve déplacé, donnant une résonance beaucoup plus forte du côté du couple victime/agresseur. D’ailleurs, si Lucy est condamnée dans cette version, le sort de Mina ne semble pas si tragique, et on croit comprendre à la fin qu’elle réussit à se défaire de l’emprise de Dracula.

La marionnette vecteur de sauvagerie

On sait que, dans le travail de la compagnie Plexus Polaire, la marionnette est souvent utilisée pour ouvrir des espaces troubles où les corps se transforment et explosent, les monstres surgissent de l’ombre, l’impossible devient pour un temps de confusion une épouvantable réalité. De ce point de vue, Dracula fait moins penser à Moby Dick (notre critique) qu’au très réussi – et parfaitement angoissant – Chambre Noire (notre critique).

Schématiquement, le choix a été fait ici de traiter en marionnette le comte Dracula, Lucy sa victime qui finit par se transformer elle aussi en mort-vivant, et le bestiaire qui peuple le spectacle – loups, chien avec une tête de hyène, chauve-souris, les animaux sauvages sont omniprésents.

Ce qui offre déjà une clé de lecture : ce sont les non-humains, ceux qui n’appartiennent pas à la société des hommes, qui sont réifiés en marionnettes. On peut y voir une forme de rejet de ce qui est étranger, immédiatement renvoyé à l’étrangeté – on sait combien la marionnette génère aisément cet insaisissable malaise, cette inquiétude dont parlait Freud. En même temps, paradoxalement, c’est peut-être dans ces animaux et ces montres que réside la force la plus intense, que la flamme de l’existence brûle le plus authentiquement et le plus haut, en même temps que ces êtres sont le jouet d’un instinct pulsionnel qui les domine – les marionnettiser montre alors que les humains sont par opposition des êtres de contrôle et d’intellect, mais peut-être moins intensément vivants que ces bêtes dont ils font des totems qu’ils animent sur scène ?

La marionnettiste et ses montres

En tous cas, à l’endroit du vampire, la marionnette est toute indiquée, et son utilisation est très juste. Il est clair que camper un mort-vivant à l’aide d’un objet inerte qui s’anime par l’art des marionnettistes, il y a là comme une évidence. Il est très approprié que le vampire, dont le mythe indique qu’il ne doit la prolongation de sa non-vie qu’au sang qu’il dérobe à ses victimes, ne doive ici son animation qu’au travail des comédiens-marionnettistes qui lui donnent le mouvement, et donc l’apparence de vie. La marionnette se tient toujours au seuil qui sépare la vie et la mort, et un spectacle de marionnettes est toujours une sorte de rituel mystique – Yngvild Aspeli l’a magnifiquement compris, et assume pleinement cette dimension dans tous ses spectacles.

En même temps, que Dracula soit un objet habilement fabriqué – on reconnaît la très belle signature de Pascale Blaison – guide aussi vers une réflexion sur la métaphore du vampire comme représentation des instincts animaux, des pulsions de mort et de domination, tapies dans l’âme humaine : ce sont les humains qui ont créé Dracula (dans le mythe comme hors du mythe), de la même manière qu’ils ont façonné la marionnette. Dracula est certes un monstre, mais il n’est pas inhumain, au sens qu’il est justement issu de, ou produit par, les humains.

En tous cas, visuellement, les marionnettes des vampires autorisent des images fortes de transformation, des effets presque de prestidigitation. Le comte peut disparaître en un clin d’œil pour être remplacé par une chauve-souris. Les marionnettes peuvent être démembrées, flotter dans les airs, perdre leur tête, s’attacher à leurs victimes de mille manières. Peut-être d’ailleurs cette irréalité, qui produit des effets de monstruosité, est quelque part bienvenue, car le travail qui est fait dans la représentation de la dimension agression de l’attaque du vampire serait beaucoup plus violente s’il s’agissait d’un acteur malmenant une actrice – Yngvild Aspeli n’évacue pas la dimension sexuelle du baiser du vampire, qui est aussi symboliquement une pénétration, et donc un viol, mais elle met plutôt l’accent sur un rapport prédateur/proie, une domination physique rendue très visible dans les tableaux qu’elle construit.

Une mise en scène qui entretient le mystère et la confusion

Dracula est un spectacle plutôt intimiste, surtout si on le compare à l’imposant Moby Dick. Le choix est fait de l’orienter vers une atmosphère plutôt contemplative, un rythme somme toute assez lent, alors même que l’histoire aurait pu se prêter, entre phases de prédation, course-poursuites et évasions, à un traitement beaucoup plus « spectaculaire ». C’est un choix intéressant – et juste – de s’approcher davantage du Nosferatu de Murnau que d’un Indiana Jones. Fait pour une jauge moyenne, il distribue cinq comédiens-marionnettistes au sein d’une scénographie dépouillée, astucieusement mobile, dans une boîte noire. La compagnie Plexus Polaire ne déroge pas, en effet, à ses habitudes : l’atmosphère lumineuse est sombre, et le fond noir, car une partie des manipulations va être cachée par l’obscurité, renforcée par la présence d’un voile parfois tiré à l’avant-scène.

De ce fait, l’éclairage joue un rôle extrêmement important, et on sent tout le savoir-faire technique de la compagnie en la matière, qui arrive à détacher dans des flaques de lumière éclatante ce qui doit être mis en valeur, masquant d’autant mieux ce qui doit rester secret. Les manipulations invisibles et autres effets de caché/révélé en dépendent, et cet éclairage réussi permet d’entretenir les illusions de phénomènes magiques. En même temps, des projections vidéo sont utilisées dans certaines transitions, qu’on doit à David Lejard-Ruffet, qui collabore aux spectacles de la compagnie depuis ses débuts. Il s’agit ici d’animations dans des couleurs froides, de formes changeantes et presque organiques, qui contribuent à l’atmosphère inquiétante du spectacle.

La musique est également le fruit d’une collaboration très ancienne, puisqu’on la doit comme d’habitude à Ane Marthe Sørlien Holen, qui évolue toujours entre les méandres d’une musique inimitablement scandinave, tantôt planante et tantôt syncopée, moins rock pour cet opus que pour les précédents. Pour autant il nous a semblé qu’à certains moments les parties de chant prenaient un peu trop le pas sur ce qui se jouait à ce moment au plateau, et divertissait un peu trop l’attention du nœud dramatique qui était à découvrir dans les relations marionnette-humains.

Du point de vue du jeu, Yngvild Aspeli lorgne du côté d’une interprétation chorale. Certains rôles dans le “camp des humains” sont distribués, comme Jonathan ou Van Helsing. Mais le personnage de Mina – ou davantage de personnages encore, la chose est, à dessein, laissée assez confuse – est porté par trois comédiennes affublées du même costume et de la même perruque rousse. Elles jouent d’ensemble ou en se mettant en miroir les unes des autres, traversent les voiles, et leur identité fluide et changeante ne fait pas peu pour entretenir l’impression d’étrange et de mystère. Dans cette partition physique et presque muette, le jeu corporel est extrêmement valorisé, et on sent de ce point de vue que le spectacle est encore jeune : il y a des placements de corps encore un peu approximatifs, des expressions de visage qui manquent de netteté ou apparaissent un peu forcées. Nul doute que cela s’aplanira avec le temps et le travail.

De la même manière, la manipulation des marionnettes est chorale, et souvent les cinq marionnettistes se retrouvent ensemble pour manipuler les marionnettes de taille humaine qui leur donnent la réplique. Dans ces moments, le geste de manipulation se fait moins distinct, on perd la lisibilité de qui anime quoi, et malgré le fait que tout se passe à vue, on retrouve alors du mystère et du trouble instaurés par une manipulation cachée. En tous cas, l’animation est délicate, surtout quand les marionnettes sont faites de plusieurs parties disjointes qu’il faut positionner et bouger de manière anatomiquement correcte – et les marionnettistes s’en sortent plutôt très bien.

En définitive, cette relecture du mythe, peu bavarde et peu sanglante, mais subtile et suggestive, qui va chercher du côté des femmes et des victimes un nouvel éclairage sur l’idée du vampire, est assez séduisante. C’est un spectacle aux images fortes, à l’histoire originale, par lequel il est agréable – même si légèrement dérangeant, c’est le but – de se laisser fasciner.

Dracula est donné au TQI à Ivry-sur-Seine jusqu’au 12 décembre. Il sera au Grrranit les 19 et 20 janvier 2022.

 

GENERIQUE
Inspiré du roman de Bram Stoker • Mise en scène Yngvild Aspeli • Marionnettistes Pascale Blaison, Dominique Cattani, Yejin Choi, Sebastian Moya, Marina Simonova • Musique Ane Marthe Sørlien Holen • Fabrication des marionnettes Yngvild Aspeli, Manon Dublanc, Pascale Blaison, Elise Nicod, Sébastien Puech • Scénographie Elisabeth Holager Lund en collaboration avec Angela Baumgart • Création vidéo David Lejard-Ruffet • Régie lumière et plateau Emilie Nguyen • Régie son et vidéo Baptiste Coin
Photo : Christophe Raynaud de Lage

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Mathieu Dochtermann
Passionné de spectacle vivant, sous toutes ses formes, des théâtres de marionnettes en particulier, du cirque et des arts de la rue également, et du théâtre de comédiens encore, malgré tout. Pratique le clown, un peu, le conte, encore plus, le théâtre, toujours, le rire, souvent. Critère central d'un bon spectacle: celui qui émeut, qui touche la chose sensible au fond de la poitrine. Le reste, c'est du bavardage. Facebook: https://www.facebook.com/matdochtermann

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