Théâtre
Die Sorglosschlafenden, die Frischaufgeblühten, les sanglots longs des violons de Christoph Marthaler

Die Sorglosschlafenden, die Frischaufgeblühten, les sanglots longs des violons de Christoph Marthaler

28 septembre 2022 | PAR Amelie Blaustein Niddam

Présent depuis 1995 au Festival d’Automne, l’immense Christoph Marthaler ne cesse de travailler l’« Eventuell », ce qui signifie « subordonné à quelque événement incertain, irrégulier ». Pour sa dernière création, il entrechoque la folie de Friedrich Hölderlin à celle de notre monde qui lui aussi prend souvent l’allure « d’un jeu de cordes déchirées ».

« Qu’étais-je alors ? N’étais-je pas comme un jeu de cordes déchirées ? Je résonnais encore un peu, mais de sons de mort »

Cette citation tirée d’Hypérion d’Hölderlin, génial poète devenu dément, résume tout le spectacle. Die Sorglosschlafenden, die FrischaufgeblühtenLe dormeur insouciant, les fraîchement fleuris »), est à voir comme une exégèse performée de ces mots qui ne devraient jamais être ensemble : des « cordes déchirées ». C’est un huis-clos qui dissone autant que notre présent. Comment  faire entendre la musique, et pire, faire entendre le langage ?  Pour ce faire, Marthaler travaille comme un chirurgien au bloc, de façon  très organisée. De Murx den Europäer! Murx ihn! Murx ihn! Murx ihn! Murx ihn ab! à  Das Weinen (Das Wahnen), en passant par Foi, Amour, Espérance (Odéon-Théâtre de l’Europe), il a imposé à la France son rythme lent dans des spectacles qui mêlent poésie, humour, musique et mots dans un geste toujours absurde.

« Quand le tumulte de la vie se refermait sur moi »

Nous sommes dans un huis-clos. L’espace est organisé comme cela : des murs gris et, partout au sol, du bois sous toutes ses formes. Des chaises, des tables, des cadavres de violons, d’autres de violoncelles. Et puis, comme nous sommes dans le monde toujours bizarre de Christoph Marthaler, il y a des éléments incongrus qui viennent se rajouter à l’ensemble. Au sol, des étuis de cors d’harmonie, posés comme ça, là. Et un peu en décalé, au-dessus d’un piano, se trouvent deux mangeoires pour les oiseaux, une à grains et une à eau, dont la taille laisse penser qu’elles sont là pour nourrir des ptérosaures. Il y a également, accroché comme un tableau, un fossile indéfinissable, énorme lui aussi, et tout blanc.

Marthaler se fout de la concordance des temps puisque Friedrich Hölderlin semble avoir perdu la notion du jour et de la nuit. Dans cet espace étrange, Bendix Dethleffsen, Josefine Israel, Sasha Rau, Lars Rudolph, Samuel Weiss et Martin Zeller sont habillé.e.s dans des teintes d’automne avec des lignes autant 70’s que 50’s. C’est improbable d’imprimés et de lignes, et cela crée une étonnante cohérence qui vient dire : rien n’est normal ici.

« Là où la sobriété te quitte, là est la limite de ton enthousiasme »

Tout au long du spectacle, Christoph Marthaler interroge la notion d’écoute. Le violoncelliste comme le pianiste sont mis en difficulté, ils perdent leur siège où leur instrument. Il faut, du côté des cordes, arriver à jouer juste sur un instrument qui tombe en ruine. Car, dans cette allégorie de la folie, « l’organe de l’esprit », le metteur en scène passe son temps à tout détruire. Le quotidien s’effondre, les chaises, les tables, tout se casse. Tout est super fragile, au point que le seul endroit solide devient le mur, mur que l’on écoute, mur auquel on parle, mur pour lequel on joue de la trompette.

Contrairement à ses précédentes pièces, la mélancolie, toujours présente, laisse moins de place à l’humour. L’absurde est pourtant omniprésent dans des sourires inexpliqués ou des regards obliques, mais il n’est plus drôle. Il est triste car tout va vraiment mal, ce n’est pas du cynisme. 

Marthaler regarde l’Europe tomber en ruine, et cela est antérieur au Covid. Le fascisme est de retour, la misère explose, les riches sont de plus en plus riches. Alors oui, il ne reste plus qu’à jeter les violons dans des sacs de supermarché puisque plus personne n’est là pour les réparer. On entend : « Je m’adresse à mon ombre pour dire des choses nouvelles », et cela est sans appel.

Vous l’aurez compris, Die Sorglosschlafenden, die Frischaufgeblühten n’est pas exactement un spectacle feel good et grand public. Il assume et tire sur les cordes juste assez pour que, justement, elle ne basculent pas dans l’inaudible. La pièce est sauvée par sa folie, c’est-à-dire son sujet même : « vous êtes soucieux et désireux d’échapper à votre destin ».

Marthaler assume et signe une nouvelle fois une chronique acide de l’humanité portée par une troupe jouant sur le fil de l’absurde en permanence, et tous et toutes, magnifiques chanteurs, chanteuses et musicien.n.e.s qui nous libèrent du carcan par les notes justes, sans déchirure cette fois, de Carl Friedrich Abel, Johann Sebastian Bach, Ludwig van Beethoven, Sergeï Rachmaninov, Franz Schubert, Robert Schumann et Carl Maria von Weber. Il y a peut-être un peu d’espoir, qui sait ? 

Théâtre de l’Aquarium – la vie brève, du 26 septembre au 2 octobre.

Visuel ©Horn

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Amelie Blaustein Niddam
C'est après avoir étudié le management interculturel à Sciences-Po Aix-en-Provence, et obtenu le titre de Docteur en Histoire, qu'Amélie s'est engagée au service du spectacle vivant contemporain d'abord comme chargée de diffusion puis aujourd'hui comme journaliste ( carte de presse 116715) et rédactrice en chef adjointe auprès de Toute La Culture. Son terrain de jeu est centré sur le théâtre, la danse et la performance. [email protected]

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