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« Foi, amour, espérance » par Marthaler : une merveille !

« Foi, amour, espérance » par Marthaler : une merveille !

15 septembre 2012 | PAR Christophe Candoni

« Glaube, Liebe, Hoffnung » (Amour, foi, espérance) d’Horvath, mis en scène par Christoph Marthaler aux ateliers Berthier du Théâtre de l’Odéon, fait l’ouverture de la 41e édition du Festival d’Automne. Ce spectacle est un bijou, un cadeau sublime, qui procure une joie et une émotion immenses et proclame enfin, après une petite quinzaine plutôt morose, la grande rentrée théâtrale à Paris.

Marthaler s’est trouvé de belles et évidentes affinités avec le dramaturge austro-hongrois qu’il monte pour la quatrième fois. Il est très rare que deux écritures, deux univers se croisent, se rejoignent, se marient à ce point, surtout quand ils paraissent aussi différents : tout va très vite dans la pièce d’Horvath construite comme un film, avec des scènes très courtes, comme des éclipses, des changements permanents de lieux ; chez Marthaler, le temps se dilate superbement et le décor est unique. Pourtant tout fonctionne à la perfection. Parce que le metteur en scène suisse partage avec l’auteur un humanisme, une foi en l’homme et un amour des petites gens qui transpirent sur le plateau et parce qu’il se trouve comme chez lui dans la dénonciation qui est faite de la violence ordinaire engendrée par une société injuste, machiste, patriarcale, qui broie les faibles et court à la catastrophe.

Inspirée d’un fait divers, la pièce est rude, terriblement cruelle. Marthaler en restitue toute la force, la brutalité, la gravité mais réconforte avec la douce poésie qui est la sienne, son humour délicat teinté de mélancolie, sa tendre ironie, tout son univers tragi-comique où la tristesse côtoie le burlesque. La manière dont il exploite les vertus consolatrices de la musique (« La Jeune fille et la mort » de Schubert) est exquise tout en faisant résonner les accords fatals de la Marche funèbre de Chopin, de plus en plus menaçants et annonciateurs de la fin tragique. Chez Marthaler, on chante en chœur l’aspiration naïve au bonheur comme la désillusion. Il y a quelque chose de simplement beau dans cette harmonie si fragile. Parfois la musique déraille comme l’ordre du monde part en vrille. Dans la cacophonie, on croit entendre des bombardements, souvenirs traumatisants de la guerre qui finit, et préscience de celle à venir. La pièce date de 1933, pleine crise économique et arrivée d’Hitler au pouvoir, ces données ne peuvent être évitées.

On y suit le destin d’une petite ouvrière, représentante en lingerie, gaines, corsets et culottes. Désargentée, elle n’a d’autres solutions que de vendre de son vivant son corps mort à la science pour pouvoir se payer sa carte professionnelle. En pleine galère, elle perd son travail, fait de la prison pour escroquerie, et tente enfin de se suicider. Pour interpréter ce destin de femme, elles sont deux comédiennes sur le plateau. Les merveilleuses Olivia Grigolli et Sasha Rau, semblablement habillées, une stricte allure de bibliothécaire, au jeu tout en retenue. Une même fragilité, une même combativité les animent. Ce dédoublement n’a rien d’artificiel. Il ne dit pas la quelconque dualité du personnage mais bien la multiplicité, l’universalité d’une telle existence. Ces deux Elisabeth ne sont pas une mais toutes, des meilleures amies, des sœurs jumelles, ou bien des inconnues, peu importe. Elles paraissent interchangeables parce qu’elles partagent la même envie de vivre et de s’en sortir comme un combat. Lorsque le corps de l’héroïne est repêché de l’eau, ce n’est pas un, pas deux mais une quantité de cadavres qui est étalée sur le plateau. Autant de femmes jusque là relayées au rôle de mannequins dans les vitrines d’un monde d’hommes puissants et batifoleurs ou préposées aux fonctionnalités des changements de décors. Tout un symbole.

Le spectacle est un bonheur de chaque instant grâce à une succession de trouvailles, originales et surprenantes, maîtrisées au détail prêt et donnant pourtant  la magnifique impression d’un cliché pris sur le vif, laissant toute sa place à l’imprévu. Les petites bassesses comme la monstruosité, les maladresses humaines sur lesquelles Marthaler pose son regard tendre et vif, deviennent matière à jouer. Le metteur en scène dessine d’une manière incomparable des êtres aux contours jamais épais. Seul son imaginaire si singulier peut produire des personnages aussi incroyables que le pianiste et chef d’orchestre du génial Clemens Sienknecht, à la fois fantasque, effrayant, qui, de bout en bout, présent en fosse devant le plateau, est condamné à diriger un orchestre vide de musiciens remplacés par de vieilles enceintes, ou bien cet ouvrier en bleu de travail qui, en s’affairant à installer les lettres manquantes au fronton de l’institut médico-légal, frôle l’accident. Cela paraît dérisoire, mais le rien est tout chez Marthaler. C’est comme ce couple de petits bourgeois qui dansent et s’étreignent passionnément comme s’ils étaient seuls au monde pour se donner l’illusion qu’ils s’aiment encore, tandis que la rencontre amoureuse entre Elisabeth et Alphonse semble un remake de comédie musicale en suspens. Toute la troupe est divine, les compositions d’acteurs irrésistibles sont d’une belle et poignante humanité. Du très grand art !

 

Photo © Walter Mair

 

Dormir avec une fille d’Olivier de Solminihac
« Tempest » de Bob Dylan, fatal et fataliste.
Christophe Candoni
Christophe est né le 10 mai 1986. Lors de ses études de lettres modernes pendant cinq ans à l’Université d’Amiens, il a validé deux mémoires sur le théâtre de Bernard-Marie Koltès et de Paul Claudel. Actuellement, Christophe Candoni s'apprête à présenter un nouveau master dans les études théâtrales à la Sorbonne Nouvelle (Paris III).Spectateur enthousiaste, curieux et critique, il s’intéresse particulièrement à la mise en scène contemporaine européenne (Warlikowski, Ostermeier…), au théâtre classique et contemporain, au jeu de l’acteur. Il a fait de la musique (pratique le violon) et du théâtre amateur. Ses goûts le portent vers la littérature, l’opéra, et l’Italie.

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