Théâtre

Entre docu et fiction: « Camarades », l’émancipation des hommes et des femmes au tournant des années 70

Entre docu et fiction: « Camarades », l’émancipation des hommes et des femmes au tournant des années 70

09 octobre 2019 | PAR Mathieu Dochtermann

Du 8 au 20 octobre, le Mouffetard – théâtre des arts de la marionnette à Paris propose au public parisien de découvrir la dernière création de la compagnie Les Maladroits, intitulée Camarades. Le spectacle, avant tout de théâtre d’acteur même si l’objet est régulièrement convoqué et détourné pour figurer décors et personnages, s’offre comme un docu-fiction. Il s’agit, autour de l’histoire romancée d’une femme née juste après la Seconde Guerre Mondiale, de revisiter 68 et les années qui ont suivi, de questionner les traces qu’a laissées cette époque dans le corps social. Ce qui est mis le plus en avant, finalement, c’est l’émancipation, et singulièrement l’émancipation des femmes… jouées et mises en scène par des hommes, ce qui ne manque pas de provoquer de belles mises en abyme. Un spectacle intriguant, enlevé, intelligemment écrit, qui souffre parfois d’une interprétation perfectible.

L’inspiration du réel, la séduction de la fiction

Camarades, c’est peut-être avant toute chose une écriture, une volonté de partir du réel, de l’histoire, d’une recherche documentaire, pour en faire spectacle. Il s’agit et il ne s’agit pas de théâtre documentaire: la frontière se trouble entre réalité et fiction, entre événements historiques vécus collectivement et histoire intime collectée. Le processus est connu, mais il n’en est pas moins bien maîtrisé, avec un juste sens des proportions, et du brouillage des pistes: bien malin qui saura démêler ici le vrai du fictionnel. De ces frontières troubles naît une sorte de poésie du vertige, une incertitude un peu vertigineuse sur laquelle les Maladroits jouent habilement.

La façon de porter le matériau au plateau est d’autant plus habile que le processus même d’écriture est mis en scène, même si de façon détournée. En simulant au début du spectacle une « AG » visant, justement, à faire avancer l’écriture collective d’une oeuvre dramatique inspirée de la réalité, les quatre interprètes révèlent quelques-une des tensions qui ont parcouru le travail d’élaboration de l’oeuvre. Sous les dehors burlesques d’une réunion caricaturale où la section FRU, « Fiction & Réalité Unifiées », prend bruyamment la parole pour contester la déformation de certaines données biographiques de l’héroïne, le spectacle donne des clefs de lecture de ce qui va suivre. C’est bien pensé, c’est drôle, ça démarre dans la salle en prenant à partie les spectateurs, et on se dit « pourquoi pas »?

L’histoire dans l’Histoire

Ce qui est donné à voir, au long de l’heure et demie que dure le spectacle, ce sont les courses parallèles de quelques existences singulières, secouées qu’elles sont par la traversée de la Seconde Guerre puis des années 60 et 70. C’est à tort qu’on croirait le spectacle limité au personnage de Colette, même si elle se trouve au cœur de la narration: car ses liens familiaux, amicaux, amoureux et militants importent au moins autant que son propre parcours, sa propre maturation. Le personnage de la mère de Colette, notamment, a une importance absolument centrale. Après tout, ce spectacle interroge la mémoire et la transmission: par ce détour dramatique, il souligne l’importance de la transmission entre générations, particulièrement entre générations de femmes.

En mettant en scène une galerie de personnages de cette époque, et en levant le voile sur quelques-uns des déterminants de l’époque – la Seconde Guerre, la guerre du Viet-Nam, etc. – les Maladroits donnent à connaître, de l’intérieur, une période de l’Histoire qui marque encore profondément notre société. Par la connaissance de ses acteurs et de ses événements, on approche, en tant que spectateur, une compréhension plus fine et plus intime de ce qu’on vécu les participants, de pourquoi « mai 68 » reste un marqueur si important de la mémoire collective, qu’on l’ait érigé en mythe fondateur ou qu’on l’ait pris en détestation. Le détour par l’intime pour mieux dire le collectif: le procédé avait déjà formidablement réussi dans Frères, le précédent spectacle de la compagnie (notre critique).

La pièce fait des allers-retours entre proche et lointain, entre le ici et maintenant de la représentation dont la fabrication est elle-même romancée et mise en scène, et le alors et là-bas des années 70. C’est bien construit, lisible, vif, et cela instaure d’une part une dynamique dans le spectacle en multipliant les enjeux et les espaces de jeu, d’autre part une interpellation constante invitant les spectateurs à prendre du recul et à questionner ce qu’ils voient. Une sorte de faire-avec plutôt que de faire-à: stimuler l’intelligence du spectateur alors même qu’on l’entraîne dans le tourbillon de la convention théâtrale, qui supposerait au contraire une sorte de lâcher-prise.

L’acteur et l’objet

Principalement, Camarades est une pièce qui repose sur le jeu d’acteur. Toujours, le théâtre d’objet invite le comédien à prendre un espace au plateau, autorise voire nécessite le jeu dramatique. Cet équilibre est ici dépassé: la plupart des personnages sont bel et bien incarnés par les quatre comédiens, à l’aide de quelques accessoires de costume, de voix typées différemment, d’attitudes corporelles caractéristiques. Les interprétations sont d’ailleurs variables de l’un à l’autre: certains sont très justes dans un jeu réaliste-convaincant, d’autres très efficaces dans la caricature burlesque et le jeu outré, d’autres ont juste du mal à poser un jeu crédible et à exister de manière convaincante.

A quoi, alors, sert l’objet, qui est pourtant au cœur de la démarche de la compagnie? La plupart du temps, il est utilisé aux fins de planter le décor à un niveau général: une rue, un quartier, une université, une ville. Avec une grande ressource en imagination, les Maladroits utilisent alors des objets d’époque qu’ils transforment en immeubles et en tours, en places et en préfectures, qu’il s’agisse d’employer pour cela de vieilles boîtes en fer blanc ou des Tupperwares aux couleurs so kitsch. Dans ces moments, question d’échelle, les personnages sont représentés par des morceaux de craie… avant de rebasculer dans une incarnation par les comédiens.

C’est bien fait, mais cela relève de la mise en scène astucieuse plus que du théâtre d’objet… même si un soin particulier est porté à quels objets sont employés, en tissant des métaphores utiles au spectacle, telle la craie qui renvoie au tableau sur lequel l’histoire s’écrit au fur et à mesure, mais peu également s’effacer!

La politique, c’est politique

Il est clair que le spectacle est traversé par une intention politique, à défaut d’un message. Documenter puis dramatiser une période d’espoir et d’ouverture des possibles, une période de rupture brutale avec les normes antérieures, un point de bascule qui a redonné à une part non négligeable de la population une marge de manœuvre pour respirer, exister, s’épanouir. En filigrane, l’émancipation, celle des Noirs américains, celle des travailleurs et des étudiants, mais celle des femmes aussi et principalement. Réinjecter ce mythe dans le temps présent, celui des #metoo et celui d’Extinction Rebellion, ce n’est pas tout-à-fait neutre.

On se sent très autorisé à souligner le paradoxe qu’il y a, alors, dans l’entreprise de représenter quelques-uns des combats les plus importants ou les plus intimes des féministes de la génération 68, en faisant jouer la parole des femmes, en faisant endosser la souffrance des femmes… à des hommes – on ne précisera pas blancs, cis et hétéro, en partie parce qu’on n’en sait rien, après tout! Toujours est-il que la démarche prête à débat, sans qu’on ait d’ailleurs prétention à le trancher.

Après tout, le pouvoir du théâtre est justement celui de représenter: si un comédien peut incarner quelqu’un qui n’est pas lui, qui n’a ni son passé, ni son apparence, ni son nom, alors où est la limite? Plusieurs des comédiens ici incarnent ainsi fugitivement des militants Noirs américains: quel mal y a-t-il à cela, si cela sert le propos et que cela valorise le mouvement d’émancipation afro-américain, du moment qu’aucune tentative de blackface n’est faite? Alors, de même, pourquoi ne pas laisser des comédiens hommes incarner Gisèle Halimi, une militante du MLF, ou une femme avortée? Si cela revient à porter un propos intelligent à un public plus large? Si cela montre que des hommes sont capables d’être sensibles à la cause féministe, de s’en faire les alliés en montrant la lutte, en rendant sensible son urgence et sa nécessité? On pourra évidemment rétorquer que c’est une forme de réappropriation, de confiscation du discours par ceux qui ont déjà la parole d’habitude à celles qui sont concernées au premier chef. On pourrait même aller jusqu’à suggérer qu’il y a une certaine indécence, de la part d’une personne en position de confort symbolique et social, à représenter les souffrances d’une personne qu’il domine structurellement, qu’il le veuille ou non.

En tous cas, l’utilité de ce genre de propositions est de sortir de l’ordinaire, d’offrir une représentation différente, décalée, étrange même peut-être, mais en tous cas qui incite au débat. Et on peut difficilement penser que c’est une mauvaise chose.

Camarades n’est pas sans avoir quelques petits défauts, mais cela n’ôte rien à ses qualités. C’est un spectacle très dynamique, intelligent, qui joue très bien avec l’espace et avec les métaphores visuelles.

Pour l’instant visible au Mouffetard, le spectacle sera ensuite en tournée un peu partout: Pornichet pour commencer, puis Neuchâtel en Suisse, il passera par de grandes villes comme Le Mans, Rennes, Brest… A découvrir!

 

 

Distribution

Conception et interprétation : Benjamin Ducasse, Hugo Vercelletto-Coudert, Valentin Pasgrimaud et Arno Wögerbauer
Collaboration artistique : Éric de Sarria
Direction d’acteurs : Marion Solange Malenfant
Création lumières : Jessica Hemme
Régie lumières et son : Azéline Cornut et Jessica Hemme (en alternance)
Costumes : Sarah Leterrier
Création sonore : Erwan Foucault
Visuels: (c) Damien Bossis

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Mathieu Dochtermann
Passionné de spectacle vivant, sous toutes ses formes, des théâtres de marionnettes en particulier, du cirque et des arts de la rue également, et du théâtre de comédiens encore, malgré tout. Pratique le clown, un peu, le conte, encore plus, le théâtre, toujours, le rire, souvent. Critère central d'un bon spectacle: celui qui émeut, qui touche la chose sensible au fond de la poitrine. Le reste, c'est du bavardage. Facebook: https://www.facebook.com/matdochtermann

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