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The Sheep Song, le conte initiatique halluciné de FC Bergman au Festival d’Avignon

The Sheep Song, le conte initiatique halluciné de FC Bergman au Festival d’Avignon

19 juillet 2021 | PAR Amelie Blaustein Niddam

Le Festival d’Avignon accueille de nouveau le génial collectif qui avait retourné l’édition 2016 avec son musée abandonné dans Het Land Nod. Il revient en mettant sur rails une allégorie de l’âme humaine dans une symbolique glaçante.

Rompre

Tous des moutons, c’est ça ? Et bien non, comme dans La Chèvre de Monsieur Seguin, il y en a toujours un pour quitter le troupeau. Oui, mais tous ceux qui ont rompu avec leur clan, qui ont dit non un jour, le savent : le coût est très élevé, et le retour, jamais totalement possible. Le mouton deviendra forcement une brebis galeuse, pour toujours. C’est le prix, mais souvent, ça en vaut la peine.

Dans ce conte, le décor est comme un couloir où des tapis roulants font circuler les acteurs. The Sheep Song annonce la couleur : mouton/musique. Et c’est ce qu’il se passe.

Nous avons vu des chats chez Angélica, des chiens dans Kingdom, et là, un troupeau, un vrai, est sur scène, et broute tranquillement. Le berger est double. Il est une forme nue, le visage aveuglé par un voile qui sonne la cloche. Il est aussi un autre assis, qui joue du banjo. Nous sommes comme chez Castellucci ou Liddell dans un théâtre de forme où la force vient de l’image.

Jonas Vermeulen

Mais l’image est portée par des performeurs et des danseurs hybrides (Stef Aerts, Yorrith De Bakker, Bart Hollanders, Matteo Simoni, Jonas Vermeulen, Marie Vinck). Et il y a particulièrement lui : Jonas Vermeulen, le mouton justement, biberonné visiblement à toutes les performances de Steven Cohen. Il croise tout un monde de gens au visage couvert d’un tissu transparent et qui on le verra, cherchent aussi une transition.

Évidemment, le berger et le troupeau sont des figures clés de la Bible chrétienne. Le berger y est vu comme le messie, celui qui guide, qui ramène le troupeau au bon pâturage. Castellucci l’avait utilisé dans Sur le concept du visage du fils de dieu, et ces artistes associés au Toneelhuis d’Anvers disent être poursuivis par la figure du mouton. Eux, ce sont six acteurs, créateurs et artistes : Stef Aerts, Joé Agemans, Matteo Simoni, Jonas Vermeulen, Thomas Verstraeten et Marie Vinck.

Alors, la Bible oui, mais aussi le moment où la trans-identité ose se dire, où l’idée de changer de corps, de ne pas se sentir collé à un genre est dans l’air du temps. Et ce que dit The Sheep Song, c’est que cela se fait dans la douleur. 

Jonas Vermeulen est une brute de scène, il donne vie à ce costume de mouton robotisé qui visiblement pèse une tonne, il devient homme mais sans jamais oublier, ou plutôt sans jamais arriver à oublier d’où il vient.

Il avance et croise sur son chemin des humains trop humains à la méchanceté insoutenable. D’ailleurs, ils marchent tout le temps en dansant, comme si dancewalker était devenu un manifeste. Ils sont comme sur un podium de défilé, qui avance plus vite qu’eux. Les hommes ne maîtrisent rien, et les chiens sont prêts à mordre.

Images

Il y a des images folles. Comme ces scènes de guignol porno, ou bien cette assemblée qui réunit dans une salle d’attente (d’un psy ou d’un chirurgien ?), un mouton, un Michael Jackson, une immense mante religieuse… qui veulent rentrer dans le moule de la norme, on imagine.

C’est dément car cela puise dans les racines du monde. Toutes les fables médiévales jouent la partition de l’animalité dans l’homme. Ce n’est pas Jan Fabre qui dira l’inverse. The Sheep Song déborde des mots, déborde de la danse, impose la marche et ses images comme une évidence.

Stef Aerts dit : « Je suis sûr que s’il (le spectacle) dégage une certaine noirceur ou un sentiment d’étouffement, c’est parce que nous l’avons créé pendant le confinement, un moment de création étrange et déconcertant ». C’est très juste, cette scénographie très étroite, en bandeau, qui peut être pensée dans un couloir d’appartement, file sans se cacher l’allégorie du temps qui passe, et nous le donne à voir, en pleine face, sans espoir de retour à l’état premier.

The Sheep Song est une grande pièce qui est au croisement du théâtre, de la performance, de la danse, ça bien sûr, mais aussi de l’histoire de l’art. 

Il reste de la place, c’est à voir jusqu’au 25 juillet à l’Autre scène à Vedène. Des Navettes partent entre 13 h 45 et 14 heures à la gare routière. Le billet se prend à l’arrêt de bus, en liquide ou en carte bleue. Le trajet prend 15 minutes. Le retour se fait à la Poste à 16 h 45. 

Visuel : © Christophe Raynaud de Lage / Festival d’Avignon

 

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Amelie Blaustein Niddam
C'est après avoir étudié le management interculturel à Sciences-Po Aix-en-Provence, et obtenu le titre de Docteur en Histoire, qu'Amélie s'est engagée au service du spectacle vivant contemporain d'abord comme chargée de diffusion puis aujourd'hui comme journaliste ( carte de presse 116715) et rédactrice en chef adjointe auprès de Toute La Culture. Son terrain de jeu est centré sur le théâtre, la danse et la performance. [email protected]

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