Performance

Steven Cohen au Festival d’Automne : une élévation

Steven Cohen au Festival d’Automne : une élévation

23 septembre 2019 | PAR Bénédicte Gattère

Trash, baroque et mystique : voici les adjectifs qui viennent à l’esprit lorsque l’on assiste à Put your heart under your feet… and walk ! Le spectacle du chorégraphe sud-africain, créé en 2017 à Montpellier Danse, est en réalité un hommage à son compagnon disparu, Elu. Et cette pièce en forme de cérémonie n’en finit pas d’émouvoir.

Juché sur des échasses d’allure étrange, maquillé outrageusement, Steven Cohen s’avance. Il a revêtu ce qui ressemblerait presque à un déguisement de carnaval, mais il n’en est rien. La parade se fait en solitaire. La vidéo de sa déambulation dans un parc est d’abord projetée sur écran puis Steven Cohen apparaît. Sur scène, il zigzague entre des pierres tombales. Encore une fois, les apparences sont trompeuses, et les codes de nos représentations se trouvent subvertis. Ces tertres accueillent non pas des croix ou des ossements mais des chaussons de danse classique, aussi bien instruments de torture qu’attributs de l’étoile de ballet qui fait rêver. Ils revêtent un caractère symbolique fort : après la disparition de l’être aimé, comment continuer à marcher ? Et comment, plus difficile encore, retrouver le corps léger du danseur ? Comment trouver la force d’exécuter les figures imposées ?

La réponse se trouve dans le conseil que sa nourrice a donné à Steven Cohen : « Put your heart under your feet… and walk ! » Il a donné son titre à la pièce et a inspiré le tatouage que le chorégraphe s’est fait faire… sous le pied. La séance de tatouage ouvre le spectacle et le ton est donné : ici, ce soir, on ne jouera pas, peut-être qu’on fera semblant mais c’est pour mieux dire la vérité. Par-dessus tout, la vie et la mort, leur sublimation par l’art, s’inscrit dans nos chairs. Vous pouvez laisser à l’entrée de la salle toute construction intellectuelle, Cohen parle à votre cœur, à votre corps et à vos tripes, à vos nerfs et saura effleurer votre épiderme. Même si vous êtes installé.e confortablement loin de la scène, vous ne serez pas épargné. Pour preuve, le très long footage au sein d’un abattoir, qui rappelle la mélancolie profonde d’Elvira dans L’Année des treize lunes de Fassbinder (1978), tourné également après la mort de son amant. En recueillant à même sa peau le sang du bœuf fraîchement égorgé, Cohen rend un dernier hommage à la vie qui s’en va. Il célèbre la vie au milieu de l’insoutenable, — corps dépecés sous nos yeux, tripes évidées, mises à mort mécanisées, corps jetés sans ménagement dans des bennes. C’est la révolte de la vie contre la mort, quitte à menacer la vie elle-même, une révolte viscérale et désespérée qui fait appel à notre part la plus sensible, au sens littéral et figuré.

Dans la liturgie catholique, l’élévation correspond au moment où le prêtre élève l’hostie et le calice après consécration. C’est aussi le nom que l’on donne au morceau de chant ou de musique qui est alors joué. Ici, c’est Steven Cohen qui officie, mais dans le respect des rites de la religion juive dans laquelle il a été élevé. L’espace, devenu sombre, éclairé seulement de chandeliers, — par les menorah plus précisément — s’emplit d’une musique religieuse, un motet baroque sur lequel Cohen évolue, dans un nouveau costume. Par l’intermédiaire d’une petite caméra, nous sommes au plus près de son visage, nous entrons dans l’intérieur de sa bouche, nous partageons l’hostie consacrée qui a pris la forme d’une cuillerée de cendres de (l’) Elu. Nous frissonnons à l’idée de la mort, terriblement réelle. Cependant, il n’est pas tant question ici de mort que de résurrection. Et c’est l’art qui y concourt. Cohen le dit lui-même en ces termes : « today, theaters are temples, caring public rituals« . Il ajoute, défiant notre conception aseptisée de la mort aussi bien que notre méfiance vis-à-vis du spirituel : « your taboos are not mine« . La messe est dite. Et si vous n’avez pas goûté vous-même à l’hostie, vous vous sentez malgré tout transformé.e par la performance-expérience partagée.

Put your heart under your feet… and walk ! est une performance en forme de cérémonial à laquelle on se sent honoré.e d’assister, et la rédaction ne peut que vous conseiller encore une fois d’aller la voir, c’est un coup de cœur en même temps qu’un coup au cœur.

Centre Pompidou

du 19 au 21 septembre

MC93

Jeu. 28 novembre 19h30

Ven. 29 novembre 20h30

Toutes les informations sur le site du Festival d’Automne 2019.

 

Visuel : ©Pierre Planchenault/Le Festival d’Automne à Paris

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Bénédicte Gattère
Étudiante en histoire de l'art et en études de genre, j'ai pu rencontrer l'équipe de Toute la culture à la faveur d'un stage. L'esprit d'ouverture et la transdisciplinarité revendiquée de la ligne éditoriale ont fait que depuis, j'ai continué à écrire avec joie et enthousiasme dans les domaines variés de la danse, de la performance, du théâtre (des arts vivants en général) et des arts visuels (expositions ...) aussi bien que dans celui de la musique classique (musique baroque en particulier), bref tout ce qui me passionne !

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