Danse

Steven Cohen, la mort enchevillée [Montpellier Danse]

Steven Cohen, la mort enchevillée [Montpellier Danse]

27 juin 2017 | PAR Amelie Blaustein Niddam

Il y a moins d’un an, Steven Cohen a perdu Elu, son âme sœur. Il a demandé à Nomsa Dhlamini, sa nourrice adorée, à qui il offrait en 2011 The craddle of humankind quoi faire, elle lui a répondu « Put your heart under your feet, and walk » . Alors, il a tatoué sur sa voûte plantaire « « Put your heart under your feet, and walk » . Et la pièce, la plus triste et la plus belle de toutes les pièces du génie qu’est Steven Cohen est devenue « Put your heart under your feet, and walk  / à Elu. »…

Pour Golgotha il avait chaussé des platform shoes montées sur des crânes. Il pleurait alors la mort de son frère. Nous étions en 2009, au Festival d’Automne. On retrouve l’homme papillon perdu. Plus grand que jamais, monté sur des monumentales chaussures cercueils. Steven Cohen n’a jamais cessé de se confronter aux douleurs du monde. L’homme chandelier qui déambulait dans une décharge à Johannesburg se retrouve dépassé, il doit se munir de béquilles tellement son choix de devenir Elu est impossible.

Le plateau est parsemé de chaussons de danse augmentés, ceux d’Elu. Il y une table entourée de chandeliers, un grand écran et des tourne-disques accrochés à une structure. Steven Cohen ne cherche pas à rendre hommage à l’homme de sa vie, il veut l’avaler, être lui. L’homme papillon à l’allure si fragile semble ici vouloir s’arrêter au point de casser ses ailes dans un geste d’une douleur infinie, où lentement il les écrase sur son visage, sans violence, calmement.

Comment faire spectacle ? Comme d’habitude semble répondre le performeur sud-africain. Avec une déambulation, des actes et des vidéos de ses performances. Comme d’habitude. Cohen nous a habitué à nous montrer le pire. Il ne change rien. C’est dans un abattoir qu’il prend un bain de sang, ne nous épargnant aucun détail, en nous rappelant à notre sort de mortel.

Ce survivant performe comme un témoin qui a besoin de rituels. Dans Golgotha il récitait la prière des morts, le Kaddish pour son frère, mais ici, il se place du côté de la vie en opérant le rituel du shabbat. Il allume les bougies et boit le vin, récite les bénédictions consacrées. Le pain lui, dont dans la prière juive rappelle qu’il vient de la terre, est symbolisée d’une façon insoutenable par les cendres d’Elu qui est là, avec nous.

Cohen convoque des fantômes pour l’accompagner dans cette marche mortuaire qui devient un monde entre-deux. On entend Léonard Cohen qui de sa voix d’outre-tombe calme.

Steven Cohen est en deuil, et sa peine est incommensurable. La belle ballerine qu’il est depuis tant d’années, dont le sommet du crâne se pare parfois d’une forêt bien vivante est un Juste dont la douleur se transforme en beauté pure.

Il est impossible de parler après « ça ». Pour Cohen, les théâtres ont remplacé les Temples, c’est là que les rituels et donc les sacrifices doivent se faire. Tout est juste ici, millimétré et pensé.

Celui qui n’a fait que danser avec la mort toute sa vie doit maintenant survivre avec elle. Il a fait la promesse qu’Elu vivrait en lui. Elu Kieser était également performer, il assistait Steven Cohen sur ses pièces et on le découvre dans les brumes qui sont celles des pots d’échappement des voitures.

Cette marche est la plus belle déclaration que la voix si fine de Steven Cohen pouvait faire à Elu. Elle est aussi son spectacle le plus merveilleux. Il coupe le souffle, nous pousse au silence, nous invite, chanceux que nous sommes à partager sa peine. Puisse cela l’apaiser,et lui permettre de reconstruire les ailes du papillon qui depuis si longtemps battent sur son visage.

Visuel : Put your heart your feet ©Pierre PLANCHENAULT

Le 37e Festival Montpellier Danse se poursuit jusqu’au 7 juillet.

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Amelie Blaustein Niddam
C'est après avoir étudié le management interculturel à Sciences-Po Aix-en-Provence, et obtenu le titre de Docteur en Histoire, qu'Amélie s'est engagée au service du spectacle vivant contemporain d'abord comme chargée de diffusion puis aujourd'hui comme journaliste ( carte de presse 116715) et rédactrice en chef adjointe auprès de Toute La Culture. Son terrain de jeu est centré sur le théâtre, la danse et la performance. [email protected]

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