Performance
« Boudoir »,  le monument Steven Cohen se regarde droit dans les yeux

« Boudoir », le monument Steven Cohen se regarde droit dans les yeux

16 novembre 2022 | PAR Amelie Blaustein Niddam

Créée par Vidy-Lausanne et soutenue par New Settings, l’installation performative de Steven Cohen, Boudoir, est une monographie dont il est l’auteur. Un rappel de la ligne qui caractérise cet artiste hors de toutes normes : la fragilité.

Boudoir n’est pas vraiment un spectacle, pas vraiment une performance non plus. C’est un temps partagé en deux. D’abord une série de trois films qui vous transpercent. Nous le voyons dans un atelier de taxidermiste,  sur la tombe de sa mère, Anne, de nouveau dans l’atelier, puis dans le camp de concentration de Natzweiler-Struthof. Ensuite c’est un passage au vivant si l’on peut dire, où nous entrons, une trentaine tout au plus, dans une chapelle, un lieu de mémoire, ce fameux Boudoir qui donne son nom au « spectacle » et où Steven Cohen est un objet parmi les autres, un bien bel objet.

Voici pour le cadre. 

Boudoir est un nouveau dialogue avec la mort. Les morts devrions-nous plutôt écrire, tant Steven Cohen existe pour porter ses fantômes en lui. Pour Golgotha, il avait chaussé des platform shoes montées sur des crânes. Il pleurait alors la mort de son frère. Nous étions en 2009, au Festival d’Automne. En 2017, un an après la perte de l’amour de sa vie, Élu, il était monté sur des monumentales chaussures cercueils. Steven Cohen n’a jamais cessé de se confronter aux douleurs du monde. L’homme chandelier qui déambulait dans une décharge, chez lui, à Johannesburg, l’homme aux yeux papillons fait cela depuis quelques décennies : il est une œuvre, une œuvre politique et sensible.

Les films sont aussi insoutenables que sublimes. Le corps toujours augmenté de symboles directs, il affirme sans dire un mot. Quand il rend visite à sa mère, fille d’exilés juifs lituaniens ayant fui l’antisémitisme du début du XXe siècle, il pare son front de la devise que les nazis accolaient sur le fronton des camps de concentration, Arbeit macht frei. Ici, les sombres mots brillent, ils sont phosphorescents. Les symboles empruntent au fait juif dans son ensemble. Ils peuvent être religieux, comme la lettre hébraïque Shin qui est présente dans le nom de dieu, ou des rouleaux de la thora portés en couronnes sur une structure en fer qui elle aussi rappelle les codes du nazisme et de la Shoah.

Cohen va encore plus loin que d’habitude, il tente de devenir un cadavre brûlé dans un four, dans une image de brasier qui coupe le souffle et nous tord l’âme. Quels que soit le lieu ou la posture, l’artiste est augmenté par des corsets anthropomorphes et des couvre-chefs prothèses. Ni homme ni femme, ni mort ni vivant, Cohen est un acte pour lui-même. « Juif, queer et sud-africain ».

Le passage des films au lieu même du Boudoir nous installe dans une énergie très particulière. Nous venons de voir cet homme si fragile et si puissant s’allonger dans et sur la mort, ce n’est pas rien.  Entrer dans LE lieu apparaît comme un cadeau. En réalité, nous pourrions « juste » rester là à regarder cette collection d’objets issus de chines ou de spectacles. Il y a des animaux empaillés partout, des meubles rehaussés, des lustres, des corsets aux mille pierres, des petites images comme des dévotions, on aperçoit notamment  Nomsa Dhlamini, sa nourrice adorée, à qui il offrait en 2011 The craddle of humankind, ou la peau de zèbre de Sphincterography. 

Dans ses dernières pièces, Steven Cohen s’était montré sur des plateaux face public. Avec Boudoir, il renoue avec ses premiers happenings, il se met au milieu, mais là, un peu plus qu’au milieu. Disons qu’il vient soutenir le regard de chacun dans un costume brillant qui le dévoile en fluorescence. Disons que regarder Steven Cohen en face, droit dans les yeux est très intense.

L’expérience est proche du paranormal, il y a cette sensation réelle que si l’on s’y met tous ensemble, porter tous les morts devient possible. Cohen fait dans Boudoir ce qu’il fait toujours, il se montre, avance en essayant de trouver l’équilibre, impossible, improbable, compte tenu des contraintes démentes qu’il s’impose. C’est au bord de la chute, entouré de nos bienveillances qu’il nous touche de ses armes de fer qui lui servent de piliers pour pouvoir avancer malgré tout. Un « tout » sans limite, un « tout » où la douleur et la peine sont si présentes qu’elles deviennent des dons à la beauté elle aussi illimitée.

C’est sur le fil qu’il est le plus à l’aise, le fil de l’entre-deux, le fil qui ne choisit pas entre le bon et le mauvais. Boudoir est une expérience inouïe, qui est à voir, à Lausanne au Théâtre de Vidy encore ce soir 16 novembre, puis à Paris au Festival d’Automne, du 24 au 26 novembre, au Centre Pompidou.

Visuel : © Alan Thiebault

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Amelie Blaustein Niddam
C'est après avoir étudié le management interculturel à Sciences-Po Aix-en-Provence, et obtenu le titre de Docteur en Histoire, qu'Amélie s'est engagée au service du spectacle vivant contemporain d'abord comme chargée de diffusion puis aujourd'hui comme journaliste ( carte de presse 116715) et rédactrice en chef adjointe auprès de Toute La Culture. Son terrain de jeu est centré sur le théâtre, la danse et la performance. [email protected]

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