Performance

Rencontre avec François Delarozière, créateur d’émotions et de la légende du dragon de Calais…

Rencontre avec François Delarozière, créateur d’émotions et de la légende du dragon de Calais…

09 novembre 2019 | PAR Magali Sautreuil

La puissance d’un imaginaire et un véritable esprit d’équipe animent les membres de la compagnie La Machine. Les créatures qu’ils façonnent non seulement transforment notre vision de l’espace public, mais aussi bouleversent le quotidien de tout un chacun, comme ce fut le cas avec l’arrivée du dragon de Calais. Revenons ensemble sur cet événement avec François Delarozière, le scénographe et metteur en scène de la troupe.   

Portrait de François Delarozière par © Jordi-Bover.

Comment avez-vos eu l’idée de créer le dragon de Calais ? Quel est son lien avec la ville ?

Tout ce que je fais résonne avec un territoire. C’est le résultat d’une rencontre avec un lieu et un projet. Avant de trouver l’icône de Calais, j’ai d’abord cherché dans la faune et la flore locales des particularités, ainsi que dans l’histoire de la ville. Mais au final, je n’ai rien trouvé qui puisse m’inspirer vraiment. Comme je suis un « grand enfant » qui rêvait de réaliser un dragon, j’ai imaginé ce symbole pour la ville. Cependant, l’image de cet animal est aussi présente à Calais. La girouette qui surmonte le beffroi de l’hôtel de ville en est un par exemple. Le dragon correspond également à l’histoire et à la physionomie de Calais. Quand on étudie la situation géographique de la ville, on s’aperçoit que toute l’eau des terres se déversent dans le bassin dit des chasses. Quand la mer est basse, on ouvre une écluse pour vider l’eau des terres et, quand elle monte, on la ferme, sinon Calais serait inondée à chaque marée haute. On est donc dans un territoire où la terre et l’eau se mélangent, où l’air a également un rôle important avec Blériot qui a voulu traverser la Manche en avion… Nous sommes donc aussi dans une terre de défis. Je me suis donc dit qu’un animal capable de réunir ces différents éléments (l’eau, la terre, le feu, l’air) pourrait bien correspondre à l’image de Calais, sachant qu’en plus, il y a déjà une tradition de processions de géants et de dragons dans le Nord de la France et en Belgique, inscrite au patrimoine immatériel de l’UNESCO. Par ailleurs, mon dragon est un dragon lézard, qui peut venir des îles Galápagos ou d’ailleurs. C’est un dragon qui a voyagé et dont l’ADN n’est pas ici. J’avais en effet envie de faire venir à Calais un nouvel arrivant, que l’on allait rencontrer, apprivoiser et qui déciderait de s’installer dans la ville, dont il deviendrait l’ambassadeur. J’aimais bien cette idée par rapport à l’histoire de Calais qui est une terre de passage. Derrière, viendront deux varans de voyage qui pourront embarquer jusqu’à 25 personnes et qui circuleront dans toute la ville. Ensuite, des iguanes, qui vont s’installer sur le Fort Risban et le Fort Nieulay, deux éléments patrimoniaux magnifiques, bien qu’endormis. Voilà comment utiliser la matière existante, le projet urbain en cours sur le front de mer et notre volonté d’enchanter la ville. Voilà comment est né le dragon de Calais. Par ailleurs, j’avais déjà dessiné ce genre de créature. J’en avais fait un pour la Chine et un pour la ville de Cardiff, qui n’ont jamais vu le jour. J’avais créé le cheval-dragon (pour le spectacle Long Ma, le cheval-dragon). Calais a été pour moi l’occasion de réaliser un vrai dragon. Les dragons m’intéressent particulièrement car on peut y mélanger plusieurs animaux et lui donner certaines forces, certaines puissances… À travers ce langage multi-organique, on peut également véhiculer de multiple émotions. L’image du dragon étant très répandue (Disney, Game of Thrones…), il faut réussir à se l’approprier pour en faire quelque chose de nouveau, de noble, de puissant…     

Quelle histoire cherchez-vous à raconter avec votre dragon ?

Ce spectacle s’inscrit dans la continuité de ce qui a été fait à Toulouse avec le livret d’opéra et les textes chantés. Dimanche, un ténor commencera en effet à séduire le dragon. Pour moi, l’histoire que je voulais raconter simplement est celle d’un corps étranger qui débarque dans un endroit qu’il ne connaît. D’abord, les habitants ont peur, une réaction commune lorsqu’on ne connaît pas quelque chose. Leur premier réflexe est donc de se retrancher dans une posture dans laquelle on se protège. Durant les deux premiers jours, ils empêchent le dragon d’entrer dans la ville. Puis ils se rendent compte que ce dernier, au fur à mesure de ces marches, prend plaisir à aller à la rencontre des habitants au balcon. Il vient attraper quelques feuilles ou une branche que tient un enfant… Il est bienveillant avec le peuple, mais peut se révéler malveillant lorsqu’on lui barre la route. Au fur et à mesure que le temps passe, on se rend compte qu’on ne peut pas l’arrêter. Le troisième jour, on décide de le charmer avec de la musique. On parvient ainsi à dialoguer avec lui et on enclenche une marche commune au bout de laquelle le dragon décidera d’élire domicile à Calais. Cette histoire ressemble à celle que l’on a raconté à Yokohama, où on illustrait les 150 ans de la naissance du port. Au départ, le débarquement des Américains a été un traumatisme pour les Japonais, qui vivaient reclus sur leur île. Mais au bout de quelques années, le Japon est devenu la deuxième puissance mondiale grâce à sa collaboration avec les États-Unis. C’est souvent ainsi que cela se passe. La culture crée une mixité qui devient luxuriante et enrichissante, comme dans la génétique animale et végétale : lorsque deux espèces se croisent, on observe un phénomène d’hétérosis, dans lequel les gênes se mélangent et produisent une luxuriance. On obtient des personnes plus grandes, plus fortes, plus belles, plus intelligentes, plus vives… À l’inverse, si on se reproduit entre nous, qu’on se protège trop de l’extérieur et qu’on reste trop reclus sur sa famille, cela crée de la consanguinité et on dégénère. Cette matière organique, on la retrouve à l’échelle de l’histoire de l’humanité. C’est ça qui m’intéresse et que je veux montrer et raconter. Les matériaux (le bois ciselé, l’acier présent dans son corps, les moyens hydrauliques…) sont également pour moi une manière de raconter une deuxième histoire : celle de sa naissance et de sa genèse. Nos constructeurs marquent de leur sensibilité la matière du dragon. Ce qui m’intéresse, c’est le processus de création. Si le plaisir est là au moment de la réalisation, le résultat sera forcément bon. Quand je fais un dessin, le constructeur s’en inspire et s’en sert comme point de départ. Cela permet à tout le monde de travailler dans la même direction. Il voit ce qu’il est possible de faire ou pas. Puis, quotidiennement, je passe dans les ateliers pour travailler avec les équipes. On s’enrichit au contact des uns des autres.   

Comment pensez-vous la mise en scène de vos machines ?

Dans toute l’histoire de l’humanité, le mythe a toujours été un moyen de fédérer les hommes. Il parle de notre humanité, de nos sentiments, des plus violents aux plus doux. Quand l’imaginaire vient bousculer la réalité d’une ville, il se passe quelque chose… Certaines personnes me remercient parfois avec les larmes aux yeux. Chacun y voit ce qu’il a envie. D’autres me disent que cela fait du bien de voir la ville apaisée. Il y a une sorte de magie incroyable qui opère où toute la société civile se met au service d’un conte urbain. Ça, je ne peux jamais le prévoir. Je crée les ingrédients pour que cela puisse prendre. Ensuite, c’est aux habitants de la ville et aux personnes venues de différents horizons de prendre la suite. J’utilise l’objet en mouvement comme un langage, à l’instar de la danse. Avec la vitesse d’un cycle et l’amplitude d’un mouvement, sa vibration et sa fréquence, on fabrique une émotion. On appréhende le langage humain et ses codes pour les protéger sur le dragon. Pour moi, ce n’est pas la peine d’en rajouter trop : la machine fait son propre effet. J’avais essayé d’associer des danseurs aux araignées géantes à Yokohama, en 2009, mais cela me semblait surfait. La force des machines se suffit à elle-même. On préfère utiliser des camions et des effets spéciaux (neige, eau, feu…). On crée une sorte de décor de cinéma pour que les gens imaginent ensuite leur propre histoire.  

Que répondez-vous à ceux qui vous reprochent le coût financier de cette opération ?

L’État, la Région des Hauts-de-France et la Ville de Calais vont investir 27 millions d’euros sur huit ans. Pour donner un ordre d’idée, cet investissement représente un coût moins élevé que la construction de la récente salle de sports ou que les dépenses pour refaire un pont ou la voirie. C’est à peine ce que l’on investit dans la gestion de la crise migratoire. Ce que je pense qu’il faut qu’on apprenne à ce que l’art et la culture s’immiscent à tous les niveaux de la société (civile, professionnelle, industrielle…) pour que l’on ait une industrie et une architecture créatives. Il faut enfin donner aux artistes la possibilité de peser au même niveau que les urbanistes ou que les architectes. Je milite pour l’on ait 20% de culture sur tout projet d’architecture ou d’aménagement du territoire. Prenons l’exemple d’Aurélien Bory, qui est scénographe à Toulouse et qui a une compagnie qui travaille avec des robots. Jean Blaise, le directeur et créateur du Voyage à Nantes, lui a demandé de dessiner le boulevard Léon Bureau qui est près de l’éléphant et qui est très passant. Il a travaillé avec la métropole nantaise sur le dessin de cette artère, dont il a fait une ode à la courbe. Le boulevard se rétrécit ainsi par endroit. Les passages piétons sont des courbes sinueuses de huit mètres de large. Il n’y a aucun feu tricolore, ni panneau de limitation de vitesse… Les conducteurs ralentissent naturellement, s’arrêtent avec bienveillance aux passages pour piétons… et il n’y a plus aucun accident, ce qui n’était pas le cas auparavant, où les gens s’arrêtaient devant l’éléphant et oubliaient de repartir au feu, ce qui entraînait des collisions. Voici comment un artiste, en agissant sur la fabrication de la ville, peut rendre créatif l’espace public. J’en ai assez de la manière dont on gère tout de façon carrée et réglementée. On a un usage pour les piétons, un autre pour les vélos, un pour les voitures, un pour les bus et tout ça ne doit pas se mixer, alors que si on mélange tout ça, les choses s’autorégulent naturellement. C’est ce qui s’est passé à La Roche-sur-Yon où (l’urbaniste-paysagiste-architecte) Alexandre Chemetoff a conçu une gare routière où circulent deux mille bus par jour, qui partagent la place Napoléon avec les piétons et les animaux. Autrement dit, si on est malin, la ville peut devenir autre chose. Il faut la repenser avec inventivité et créativité et de façon à ce que le sensible y ait sa place.

D’autres créatures vont rejoindre le dragon. Quelles sont celles à venir ?

Rendez-vous dans deux ans pour découvrir les varans de voyage, deux machines plus petites qui peuvent transporter jusqu’à 25 personnes et qui mesurent 15 mètres de long pour 4 à 6 mètres de haut. Je ne sais pas encore comment je vais les faire arriver à Calais, mais j’ai déjà plein d’idées. Vont débarquer également deux iguanes, sans oublier le Fort Nieulay, qui est le jalon entre Calais Nord et la plage et où un iguane viendra dormir avec son petit appentis. Un bar-restaurant et une boutique y seront également aménagés. Dessus, des iguanes sentinelles permettront d’observer la nature et de manipuler des varans pour regarder le dragon se déplacer. Des iguanes rejoindront assez rapidement le flux de circulation avec des panneaux « Attention ! Traversée de dragon ! ».   

Intrigués par l’histoire de ce dragon qui a décidé d’élire domicile à Calais ? Lisez notre article pour en savoir davantage sur cette créature qui a enchanté cette ville des Hauts-de-France en cliquant sur le lien ci-après ici.  

Retrouvez l’actualité de la compagnie La Machine sur son site Internet (ici), sur sa chaîne YouTube (ici), sur sa page Facebook (ici), sur ses comptes Twitter (ici) et Instagram (ici).

Visuels : Photos de © Pauline David et © Jordi-Bover.                   

 

Et le Prix Médicis 2019 est attribué à ….
Découvrez en exclusivité les coulisses du tournage d’ « Il Peccato », le nouveau film d’Andreï Konchalovsky !
Magali Sautreuil
Formée à l'École du Louvre, j'éprouve un amour sans bornes pour le patrimoine culturel. Curieuse de nature et véritable "touche-à-tout", je suis une passionnée qui aimerait embrasser toutes les sphères de la connaissance et toutes les facettes de la Culture. Malgré mon hyperactivité, je n'aurais jamais assez d'une vie pour tout connaître, mais je souhaite néanmoins partager mes découvertes avec vous !

Publier un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée.

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *